Condessa de Sobral
Condessa de Sobral

À Baleizão, non loin de Beja, en plein Alentejo, la herdade dos Montezes est un paradis dédié au bétail brave depuis des décennies. Le fer de la Condessa de Sobral, qui en son temps (premier quart du XX° siècle) appartint à Antonio Soler puis à sa veuve, est passé entre de nombreuses mains au cours du siècle passé mais est étroitement lié à l’histoire de la famille Passanha et plus particulièrement à celle de sa dueña, Maria Ana Passanha, épouse du comte de Sobral et fille de Diogo d’affonseca Passanha, fondateur de la dynastie ganadera des Passanha en 1957. Disparue en 1990, l’héritage ganadero de Maria Passanha échut à deux de ses fils. C’est Joaquim Inácio qui liquida l’affaire en 2000 en vendant bétail, fer et droits à Alvaro Domecq Romero qui s’empressa de remplacer le vieux sang issu d’un croisement Soler/Tamarón/Murube par ses plus modernes et vendeurs Torrestrella. En 2015, le tout fut revendu à Manuel Vázquez Gavira, un petit-fils de Salvador Gavira, qui maintient aujourd’hui, avec de notoires succès en novilladas, le lustre de ce fer historique remis au goût de l’époque par le sang Torrestrella.

Ancienneté : 1er Octobre 1944
Devise : Jaune, Bleu et Blanc
Signal : Orejisana
Propriétaire : Herdade dos Montezes
Gérant : Manuel Vázquez Gavira
Fincas : Herdade dos Montezes  Baleizão
   Associação Portuguesa de Criadores de Toiros de Lide





Crédits photographiques : Terre de Toros  

 

L’histoire de la ganadería de la Condessa de Sobral débute à la fin des années 1950 avec Diogo Francisco d’Affonseca Maldonado Passanha. Au soir de sa vie, il achète l’élevage de Claudio Moura décédé en 1956. Le fer détenu par ce dernier depuis 1936 était celui d’Antonio Soler et il permettait à Passanha de pouvoir lidier en Espagne puisqu’appartenant à la Unión. S’il est indéniable que Claudio Moura apposa sa patte sur l’oeuvre de sélection entreprise par Soler puis par sa veuve, le bétail est passé à la postérité sous l’appellation Soler dont le fondement génétique remontait aux Jijón du Marques de la Conquista via, ensuite, Juan Manuel Fernández, Luis Feliciano Fragoso et Filiberto Mira. Mais ne nous trompons pas : le bétail de Soler puis de Moura et enfin de Passanha fut très régulièrement croisé dès le début du XX° siècle avec des apports plus contemporains que le Jijón. La Viuda de Soler acheta des reproducteurs chez le Conde de la Corte ce que Moura poursuivit et amplifia durant son « mandat ». En 1949, dans la revue Toros, l’auteur affirme que : « Lorsque Claudio Moura acheta tout le troupeau de la veuve Soler qui paissait dans la province de Badajoz, soit en 1936, année du déclenchement de la guerre civile, et l’emmena au Portugal, la ganadería comportait déjà quatre étalons du Conde de la Corte. Depuis, l’actuel propriétaire se sert comme étalons des meilleurs mâles issus de ces derniers et des vaches ex-Soler. Il a, en outre, depuis peu deux sementales d’Ibarra mais il ne les accouple qu’avec deux vaches, afin d’essayer au compte-goutte les produits ». Les Soler dont Passanha se rend acquéreur sont donc très matînés de Tamarón et bien loin déjà de l’idée que l’on peut se faire de ce que fut un toro de Jijón.
Pour compliquer la donne, et parce que l’omniprésent Conde de la Corte refusa de lui vendre de nouveaux reproducteurs à la fin des années 1950, Diogo Passanha acheta un lot de vaches et deux mâles — ‘Fornalino’ et ‘Biengranado’ — à Carlos Urquijo (pur Murube), selon certaines sources, l’acquisition se fit por sorteo. Décédé en 1963, le récent ganadero ne profita que très peu de temps de ses bêtes braves dont la survie mérite quelques éclaircissements. Ce sont logiquement ses enfants qui héritèrent du ganado, trois étaient en vie à la mort de Diogo Passanha, mais seul Luis Vilhena Maldonado Passanha et Maria Ana Maldonado Passanha se consacrèrent à la partie taurine. Cheptel brave et terres furent donc partagés mais la gestion du fer s’avéra pour le moins originale. Luis récupérait les purs Murube de Urquijo quand Maria demeurait maîtresse des Soler et du croisement Soler/Murube. Chacun sélectionnait de son côté, chacun avait sa ou ses herdades mais tous les toros lidiés l’étaient sous le fer unique hérité du père, celui de Soler, et sous la dénomination des « Herdeiros de Diogo Passanha ».
Compliquée, et, en l’état, la situation ne pouvait durer. En 1971, frère et soeur rachetèrent le fer de la Condesa de las Atalayas (Trespalacios) — Maria se chargea seule de retienter tout le bétail d’origine Veragua/Trespalacios et sacrifia tout — et Luis quitta sa soeur pour présider aux destinées de la ganadería de Passanha (le fer de la Condesa de las Atalayas a été changé par l’actuel en forme de P manuscrit) aujourd’hui entre les mains de ses descendants et toujours encastée pur Murube (on s’échange des reproducteurs avec la parentèle de Branco Nuncio). Maria conservait le fer de son père qu’elle fit alors combattre à son nom propre : Maria Passanha.
Avril 1974 : c’est la « Révolution des oeillets » au Portugal. La famille Passanha connaît le sort de ses pairs : on l’exproprie. On sacrifie une grande partie du bétail, surtout chez Maria Passanha. Dans un entretien accordé à Pierre Dupuy et paru dans la revue Toros, Joaquim Inácio Passanha Sobral, aux commandes de la ganadería dans les années 1990, témoigne que « ce n’est qu’en 1985 que les fermes nous ont été rendues ; nous avons été les derniers à les récupérer. Ma mère avait laissé 250 têtes ; j’en ai retrouvé une soixantaine. Heureusement, s’ils ont beaucoup vendu, ils n’ont rien acheté ; ce qui fait qu’aucun croisement n’est intervenu autre que le nôtre ».
Quand ils retrouvent l’élevage, dans les années 1980 donc, les héritiers de Maria Passanha changent son nom (en 1988). Désormais les Soler/Tamarón/Murube sont lidiés sous la bannière plus clinquante de la « Condessa de Sobral », titre nobiliaire porté par leur mère Maria, épouse d’António Braamcamp Sobral, VI° comte de Sobral. Dans le panorama ganadero portugais de la fin du XIX° siècle et du début du XX° siècle, le nom des comtes de Sobral est associé à celui d’un élevage demeuré anodin et que les livres anciens annoncent comme vendu en 1907 à un certain João Coimbra. Quand Maria Passanha se lie à la famille Braamcamp Sobral, celle-ci n’entretient plus de liens directs avec l’élevage de bravos depuis des décennies.
En 1985, ils sont deux frères sur les sept enfants Sobral à s’intéresser au gado bravo, ce sont les deux derniers de la fratrie : Joaquim Inácio et Manuel Francisco. Les versions diffèrent, mais c’est d’abord Manuel Francisco qui prend le commandement du navire familial sous le regard de la Condessa encore en vie. Il est le seul à avoir les diplômes adéquats (ingénieur agronome) pour assurer la gestion de toutes les fincas des Passanha Sobral. Quand décède la dueña, en 1990, le partage opéré en 1991 confie la ganadería du S de Soler à son aîné, Joaquim Inácio qui s’échine durant la décennie qui s’ouvre à reconstruire au mieux l’encaste familial mais qui échoue, contraint de vendre en 2000 à Álvaro Domecq Romero. Ce dernier, héritier des célèbres Torrestrella, place sous le fer soixante vaches de son cru et maintient également une soixantaine de femelles du croisement original Soler / Tamarón / Murube qui seront finalement envoyées au matadero en 2006. En 2015, il revend la herdade dos Montezes ainsi que le fer, les droits et le bétail à Manuel Vázquez Gavira, petit-fils du ganadero Salvador Gavira et actuel propriétaire.

 


Si les origines du troupeau hérité dans les années 1990 par les fils de Maria Ana Passanha étaient complexes car conséquences d’un croisement inédit de Soler (donc marqué de Jijón), Tamarón et Murube, force est de constater que reconstituer les origines des actuels Condessa de Sobral est un exercice relativement simple : ce sont des Torrestrella installés sous ce fer à partir de 2000, date à laquelle Alvaro Domecq Romero se porta acquéreur de la ganadería de la Condessa de Sobral. L’éleveur andalou importa donc soixante vaches de son cru sur les terres portugaises mais conserva dans le même temps un nombre égal de vaches de la Condessa de Sobral dans lesquelles coulait encore un peu un sang centenaire teinté de la caste Jijón. Las, en 2006, les « vieilles » Condessa de Sobral furent envoyées au matadero et avec elles les derniers restes d’un trésor génétique. En vérité, il semblerait qu’Alvaro Domecq ait cependant conservé quelques têtes car après 2007, lorsque Manuel Francisco Passanha Sobral fonda sa propre ganadería sous le fer de Sobral, il s’en fut trouver Domecq pour lui racheter, à prix d’or selon ses fils, quelques femelles du vieux sang familial. Aujourd’hui, il ne reste quasiment rien de cette ligne, peut-être une ou deux vaches sous le fer de Sobral.
Mais revenons à l’origine Torrestrella qui est portée aujourd’hui par le bétail de la Condessa de Sobral. Aficionado, Alvaro Domecq y Díez dégustait les qualités de charge des toros de Carlos Nuñez. Ainsi, lorsqu’il ambitionna de créer sa propre devise, il alla naturellement chercher du bétail chez son voisin de la province de Cadíz. La philosophie de cet Andalou ainsi que sa méthode résidaient sur le mélange des sangs. Il agrémenta donc ses Nuñez avec du bétail de Curro Chica. En 1957, il avait acheté avec son voisin de Medina-Sidonia, Manuel Camacho, ledit élevage, filiation de l'ancienne ganadería portugaise du Duc de Braganza. Soit un mélange de vaches vazqueñas avec des étalons de Ibarra. Lors du partage, Manuel conserva le fer, tandis qu'Alvaro récupéra les meilleures vaches.
Pour compléter le tout, le ganadero utilisa du bétail "de la casa", c'est-à-dire de l'élevage de son frère Juan Pedro Domecq y Díez. S'il introduisit un nombre limité de vaches, de nombreux étalons vinrent alimenter la vacada. Les liens familiaux lui permettant un apport quasi constant.
Ainsi, le toro de Torrestrella naquit du mélange des castes Domecq et Nuñez, pimenté par quelques gouttes de sang vazqueño. De nombreux éleveurs frappèrent à la porte, utilisant à leurs fins les Torrestrella ou se risquant également dans le mélange des deux castes. Alvaro fut donc le précurseur de cette caste qui est désormais un classique du toro moderne.
Le toro de Torrestrella est avant tout une sélection qui sut amalgamer avec le temps des origines hétérogènes. Trois étalons eurent notamment une influence déterminante. Tout d'abord ‘Lancero’, fils de la vache ‘Lancera’ de Carlos Nuñez. Le ganadero, dans une entrevue pour le journal Diario Bahia de Cadíz, le définit ainsi "ce n'était pas un becerro excessivement brave, mais à la muleta il était très brave". Car pour Alvaro, il existe deux bravoures, celle du cheval et celle de la muleta. Deux concepts dont le second fut essentiel dans sa sélection. Grâce à ‘Lancero’, la caste Nuñez put solidement être ancrée. Il apporta notamment beaucoup de tempérament et les pelages salpicado et burraco, qui sont depuis devenus caractéristiques de la devise.
Puis ‘Gusarapo’ et ‘Desgreñao’, du fer de Juan Pedro Domecq qui furent prêtés un temps par son frère en échange de ‘Lancero’. Ils améliorèrent considérablement la qualité de la vacada, influençant fortement sa génétique. Ce sont les descendants de ces mélanges qui peuplent aujourd’hui la herdade de Montezes chez la Condessa de Sobral. Les quelques novilladas lidiées à pied en Espagne ces dernières années ont, semble-t-il, été marquées par la qualité des astados combattus. Bon sang ne saurait mentir ?

 
 

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