Anastasio Martín
Anastasio Martín

 

Si l’on interroge aujourd’hui des aficionados, bien peu seront susceptibles d’évoquer la ganadería qui fut celle créée par Anastasio Martín García dans la première moitié du XIX° siècle. Rien d’étonnant à cela car le sang des Martín a disparu et le temps a passé même s’il convient de préciser que des descendants de la famille perpétuent encore la tradition ganadera à travers l’élevage des Hijos de doña Dolores Rufino Martín, encasté de nos jours par du marquis de Domecq via Martelilla. S’il ne reste rien des Atanasio Martín mis à part les notices d’époque, l’élevage fut important au XIX° siècle et au début du XX°, en particulier parce qu’il réunissait quatre dérivations issues de la testamentaria du conde de Vistahermosa.




Anastasio Martín García était un grand propriétaire foncier de Coria del Río. La localisation est importante, surtout en ce qui concerne les créations d’élevages apparues à la fin du XVIII° siècle ou au cours du suivant. Les achats de bétail se faisaient souvent entre voisins, comme les mariages d’ailleurs et Anastasio Martín García ne dérogea pas à cette règle tacite qui permettait la concentration de terres, en pleine propriété ou en location. De son vivant, le ganado bravo était élevé sur la finca « Caño Navarro » mais fut transféré par sa veuve, Manuela Suárez Jiménez sur les terres de « La Carnicera », terres qu’elle avait héritées de son père, Manuel Suárez Cordero, ganadero lui aussi et lui aussi détenteur d’une partie d’une dérivation de Vistahermosa, celle issue de la ligne Varea-Picavea de Lesaca. Anastasio Martín García débute son oeuvre d’éleveur de toros en 1838 en achetant 80 vaches et des mâles à Giráldez. Ici, tout se complique car la descendance de l’élevage du conde de Vistahermosa ressemble à une partie de flipper dans laquelle le ganado est, durant une bonne vingtaine d’années, vendu, revendu, partagé, racheté et revendu dans un périmètre de quelques kilomètres autour de Utrera, Coria del Río ou Dos Hermanas.
Francisco de Paula Giráldez Montero était prêtre ou du moins membre du clergé catholique. Si l’on en croit nombre de traités de tauromachie, il acheta en 1823 un lot de vaches faisant partie de la division élaborée par la veuve du conde de Vistahermosa pour liquider l’immense ganadería de son défunt époux. Dans les deux années qui suivirent cet achat, il céda certaines vaches à Francisco Bueno, certainement afin de payer la location de terres de pâtures. Plus tard, ces Vistahermosa donnèrent naissance aux Hidalgo Barquero, mais passons. Giráldez décéda a priori vers 1838, une année fondamentale pour cet élevage. En effet, c’est cette année 1838 que Giráldez achète du ganado à José María Amor. Ce dernier n’est pas connu pour avoir été un éleveur de renom mais plutôt un « maquignon » chargé de percevoir les dîmes dues au clergé. Ainsi, Amor était en possession de bétail assez varié dont par exemple la moitié du troupeau des frères Durán, la part de José María Durán pour être précis. Ces Durán avait acquis en 1825 du bétail auprès d’Antonio Melgarejo y Montes de Oca qui, soit en 1823, soit en 1824, était un des heureux acheteurs d’une portion du conde de Vistahermosa. De fait, Giráldez unissait deux parts de la testamentaria Vistahermosa : la sienne achetée en 1823 et celle de Melgarejo passée entre les mains des Durán. C’est cette même année 1838 que Giráldez vend 80 vaches et des mâles à Anastasio Martín. Si Francisco de Paula Giráldez y Montero décède en 1838, il est louable d’imaginer que les transactions d’achat (à Amor) et de vente (à Martín) furent opérées par son neveu et héritier : Joaquín Giráldez Cortés. Autre interrogation : quelle ligne acheta Martín ? La Giráldez ou la Melgarejo ? Un peu des deux ? Y avait-il d’ailleurs de grandes différences de types et/ou de comportements entre les deux ? Acheta-t-il à Giráldez avant que celui-ci n’achète ses Melgarejo ? Ce sont autant de questions qui restent sans réponse. Pour achever sur les Giráldez, précisons que Joaquín vendit son élevage vers 1845 à un certain Plácido Comesaña.

Propriétaires de ses Vistahermosa via Giráldez, Anastasio Martín ne s’arrête pas en si bon chemin et acquiert en 1842 158 vaches et quelques mâles à doña Dolores Zambrano, veuve de Fernando Freire y Rull. Fernando Freire y Rull est né en 1768 à Alcalá del Río mais sa famille paternelle était originaire de Galice et installée en Andalousie depuis le XVIII° siècle. Nous sommes, avec la famille Freire, au coeur même de « l’endogamie » ganadera de cette région andalouse du début du XIX° siècle. Jugez plutôt : Fernando Freire y Rull est marié à une fille de la famille Zambrano d’Alcalá del Río qui élevait des toros. De son côté, Úrsula, soeur de Fernando Freire, épousa Francisco Criado et donna naissance à Fernando Criado Freire, celui-là même qui fut chargé par le roi Fernando VII d’administrer le troupeau royal issu de Vázquez. Last but not least, une autre soeur de Fernando Freire, María Catalina Felipa Freire y Rull convola en justes noces avec Luis Gil de Herrera qui décéda en 1800 permettant à sa veuve d’épouser, en secondes noces, son frère, Antonio Gil de Herrera. C’est ce Gil de Herrera qui vendra quelques 200 vaches en 1842 à Miura. Les 158 vaches achetées en 1842 par Anastasio Martín à la veuve de Freire étaient les descendantes de celles acquises par Freire en 1823 auprès de la succession du conde de Vistahermosa. Selon certains historiens, avant cet achat, Freire avait déjà acquis des Vistahermosa auprès du deuxième comte, Benito de Ulloa y Halcón de Cala, à l’extrême fin du XVIII° siècle. D’autres ajoutent qu’il était aussi détenteur de bétail issu de Cabrera. Résumons : en 1842, Anastasio Martín est à la tête d’un élevage qui réunit trois lignes de la division des Vistahermosa : la ligne Giráldez directe, la ligne Freire y Rull et la ligne Melgarejo via José María Durán puis Giráldez. Cette ultime descendance est renforcée en 1844 ou 1845 par un achat de 52 vaches pleines au marquis de Salas. Expliquons-nous : les frères Durán qui détenaient la ligne Melgarejo séparèrent le troupeau en deux parties. La première, nous l’avons écrit, fut menée par José María Durán, achetée par José María Amor et revendue en 1838 à Joaquín Giráldez qui lui-même en vendit une partie à Anastasio Martín García. La seconde fut dirigée par Luis María Durán. Il décède en 1844 et son élevage est vendu en au moins deux grandes parts. La première est acquise par le marquis de Salas et c’est lui qui, sur ce cheptel, cède 52 vaches pleines à Anastasio Martín García. La seconde part de Luis Durán tombe, en 1844, entre les mains de Plácido Comesaña, le même qui un an plus tard (1845) achète aussi l’élevage de Giráldez. C’est cette année 1844, le 26 septembre, qu’Anastasio Martín obtient son ancienneté à Madrid avec une devise celeste y rosa. L’équation semble claire au milieu du XIX° siècle : Melgarejo + Giráldez + Freire = Vistahermosa mais c’est sans oublier que les documents de cette époque manquent beaucoup pour être précis et qu’il est fort possible que d’autres origines aient pu intégrer l’oeuvre de Martín, comme on peut le soupçonner de Cabrera. En tout état de cause, le bétail devait tout de même être extrêmement dominé par la caste Vistahermosa dont on sait qu’elle fut séparée en au moins cinq lignes majeures. Il en manquait donc deux à Anastasio Martín pour « reconstruire » l’héritage du conde de Vistahermosa.
En 1850 (certaines notices évoquent aussi 1855), décède son beau-père Manuel Suárez Cordero. Ce dernier un éleveur de toros qui, en 1828 ou 1829, avait acquis du bétail auprès de Isabel Montemayor, veuve de Picavea de Lesaca. Pedro José Picavea de Lesaca y de los Olivos était propriétaire depuis 1827 d’une part de la « testamentaria » du Conde de Vistahermosa après avoir acheté celle-ci à Salvador Varea qui la détenait depuis 1823. Le bétail est partagé entre deux des enfants de Suárez Cordero : son fils Manuel Suárez Jiménez qui vendra en 1863 à Dolores Monge, viuda de Murube et sa fille, Manuela Suárez Jiménez, épouse d’Anastasio Martín. Il s’écrit partout que le bétail récupéré par sa femme fut incorporé au sien puisque d’origine Vistahermosa. En effet, avec l’héritage de son beau-père, Anastasio Martín García récupérait des Vistahermosa mais d’une ligne qu’il ne détenait pas encore, celle de Salvador Varea passée entre les mains de Pedro Picavea de Lesaca. Il s’agissait des célèbres lesaqueños qui, plus tard, donneraient naissance aux Saltillo. À cet endroit de notre « récit », certaines interrogations ne manquent pas de surgir. Dans un ouvrage passionnant, Avatares históricos del toro de lidia, Domingo Delgado de la Cámara a remis en question l’origine Vistahermosa des Lesaca. Pour lui, et nous aurions tendance à le suivre malgré le manque certain de sources, il est impossible que Saltillo et Parladé puissent venir de la même origine. Il en veut pour preuve évidemment le type des animaux mais aussi leur manière de combattre : le premier plutôt au pas quand le second charge en courant. Sans entrer dans les détails, mais en prenant le pari de la théorie de Delgado de la Cámara, on peut se demander si les différences entre la ligne Varea et les autres issues de Vistahermosa étaient déjà prégnantes au milieu du XIX° siècle ? Si oui, Anastasio Martín incorpora-t-il réellement ses Suárez à son troupeau issu de Giráldez, Freire et Melgarejo ? Certains historiens ont écrit par exemple que les frères Murube, après l’achat des Suárez Jiménez et des Arias Saavedra en 1863, se concentrèrent essentiellement sur la seconde ligne pour abandonner la première. Martín en fit-il de même si les lesaqueños étaient vraiment différents ? Au regard des quelques photographies et reseñas des toros de la famille Martín du début du XX° siècle, nous serions assez enclins à croire que la ligne Suárez Jiménez ne fut pas pleinement privilégiée dans la sélection tant les toros semblent dominés par le pelage negro.

Anastasio Martín García est décédé en 1862. Durant quelques années, de 1862 à 1874, la ganadería est annoncée au nom de sa veuve, Manuela Suárez Jiménez, comme ce fut par exemple le cas à Madrid le 28 mars 1869. Ce sont des années durant lesquelles la famille hésite sur la devise. L’originelle est remplacée par une rouge et verte en 1871 mais qui ne sera définitivement choisie qu’en 1880 pour, des années plus tard, au milieu des années 1910, redevenir la celeste y rosa des débuts. Il en va des devises comme il en va souvent des anciennetés des élevages : le flou est la réponse la plus courante. En 1871, lorsque meurt sa mère, c’est Anastasio Martín y Suárez qui devient le patron selon les souhaits de cette dernière. En effet, le testament de Manuela Suárez Jiménez stipulait que parmi les héritiers, seul Anastasio Martín y Suárez devait se retrouver à la tête de la ganadería. Certes la loi sur les héritages obligeait à partager les biens entre les héritiers mais la dueña imposa que seul serait habilité à utiliser le fer et la señal du fondateur leur fils et non les filles du couple qui revendiquèrent leur part en 1871 avant de revendre chacune leur portion à leur frère entre 1872 et 1873.
Anastasio Martín Suárez fait lidier pour la première fois à son nom à Madrid le 19 avril 1874 et maintient la ganadería telle quelle semble-t-il, sans y adjoindre de nouveautés quant au sang. Aidé par son mayoral Francisco González, surnommé « Galleguito » ou « Cabestrero », qui avait succédé à « Curro el Cuco », Anastasio Martín Suárez franchit le cap du XX° siècle en réussissant à conserver le crédit d’un élevage de renom dans lequel le pelage noir était dominant sans interdire pour autant l’existence des cárdenos et autres castaños et sans empêcher d’apparaître parfois de plus rares berrendos et sardos. Anastasio Martín Suárez décède en décembre 1907, abandonnant la ganadería à sa veuve. Au final, c’est leur fils, José Anastasio Martín Serrano qui devient le capitaine d’un élevage auquel il fera passer le siècle d’existence en 1938. José Anastasio Martín Serrano était reconnu comme un des meilleurs garrochistas de son temps et organisait de grandes fêtes camperas sur ses terres, en particulier sur la finca « El Quintillo ». Il fait combattre la première course (novillada) à son nom propre à Madrid le 6 juillet 1913. Au cartel : Pedro Carranza, Lecumberri et Bonarillo hijo. La course est un succès, c’est du moins ce qu’écrit le correspondant de la revue Palmas y Pitos (n° 16, 7 juillet 1913) : « En resúmen, una gran novillada ; que todas resultasen como esta. ». On ne trouve pas de mentions d’apports réalisés par José Anastasio Martín durant son long mandat. Les Martín étaient quasiment devenus un sang à part, l’héritage en ligne directe du mélange de quatre lignes issues du conde de Vistahermosa. Ce qui est plus sûr c’est que la ganadería vit sa lumière s’éteindre peu à peu et fut exclue des grandes férias et des rendez-vous d’importance. Dans une chronique consacrée à l’histoire de l’élevage parue en 1948 dans la revue El Ruedo, Areva ne s’explique pas cette « décadence » : « si la antigua ganadería que dió toros en todas las plazas españolas con general aceptación vino oscureciéndose durante los últimos años, no tuvo culpa en ello el que fué gran aficionado y competente criador don José Anastasio ».
En 1941, l’élevage vend du bétail à Juan José Cruz Sepulveda, portion qui achèvera sa route dans la ganadería de Diego Romero Gallego (encastée Hidalgo-Barquero). Mais c’est surtout entre 1943 et 1945 (date du décès de José Anastasio Martín), que se joue l’avenir des Anastasio Martín. La ganadería est alors divisée entre trois de ses filles. L’une, María Martín Carmona va revendre et cette part finira entre les mains de Salvador Domecq vers 1972. Une seconde, Dolores Martín Carmona récupère du bétail et le fer historique qui est acheté en 1965 par Antonio Sánchez Ortíz de Urbina à la tête de l’élevage de Sepúlveda de Yeltes (Atanasio Fernández pendant très longtemps mais aujourd’hui Domecq). La dernière, Rocío Martín Carmona, conserve le patrimoine familial qu’elle lègue à sa fille Dolores Rufino Martín en 1982. Celle-ci change le sang centenaire de ses aïeux en 1992 par du Nuñez de chez Gabriel Rojas. L’élevage existe toujours au nom des « Hijos de doña Dolores Rufino Martín » mais fait pousser depuis 2012 des marquis de Domecq.

S’il ne reste rien aujourd’hui du sang des anciens Anastasio Martín, cet élevage est un de ceux qui est resté entre les mains d’une même famille durant plus de 180 ans ce qui ne doit pas être loin d’être un record ; même Miura ne peut se prévaloir d’une aussi impressionnante longévité. Au-delà du seul aspect chronologique, le récit des Anastasio Martín est aussi celui de la caste Vistahermosa et de sa diffusion dans le panorama ganadero du XIX° siècle et du début du XX°. Ne manquait à la famille que du bétail issu de la ligne Barbero de Utrera / Arias de Saavedra pour réussir le pari de réunir toutes les dérivations nées de la mythique ganadería du conde de Vistahermosa.

 
 

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