António Silva
António Silva

Dans la très ganadera bourgade de Coruche, les éleveuses actuelles, mère et fille, maintiennent en haut de l’affiche des touradas le fer créé dans le premier tiers du XX° siècle par leur aïeul, António Garcia Henriques da Silva. Fondée à l’origine avec du bétail acheté à l’incontournable José Lacerda y Pinto Barreiros, le sang de l’élevage est aujourd’hui beaucoup plus dominé par une ligne très marquée par les origines Conde de la Corte et, dans une moindre mesure, Domecq, grâce au rafraîchissement opéré dans les années 1990 via les ganaderías soeurs de La Cardenilla et Moro hermanos.
Officiellement représenté par la petite-fille du fondateur, Madalena Capristano Henriques da Silva, le fer d’António Silva est aujourd’hui mené, sélectionné et pensé par Sofia Lapa, fille de Madalena et incarnation d’une nouvelle génération tout autant attachée aux traditions familiales et à leur survivance que les précédentes.
Aidées par l’emblématique maioral ‘Janica’, les deux femmes ont tenté l’aventure de la lidia à pied en 2019, lors d’une novillada combattue à Boujan-sur-Libron. Si l’essai mérite d’être amélioré car « Rome ne s’est pas faite en un jour », il n’en reste pas moins que les Silva impressionnent par une présentation hors du commun et une beauté toute en rusticité.

 

Ancienneté : 25 juin 1944 à Campo Pequeno

Devise : Jaune    Signal : Orejisana à chaque oreille

Propriétaire : Sociedad Agricola Mirromate    Gérant : Sofia Silva Lapa

Fincas : "Torre Ferrador" - "Sesmaria Pinheiro" - "Herdade Torre do Ferrador"  Coruche -

   Associação Portuguesa de Criadores de Toiros de Lide






Crédits photographiques : Terre de Toros  

 

Retracer l’histoire de l’élevage et du fer d’António Silva n’est pas complexe a priori. Ainsi, autant l’élevage que le fer ont perduré entre les mains de la même famille depuis les années 1930 ce qui correspond à écrire que la marque AS inscrite dans une ellipse est une des plus anciennes encore en activité au Portugal. Pour autant, et comme c’est souvent le cas avec les élevages lusitaniens, il convient de se méfier des a priori ou tout le moins est-il conseillé d’écarter de notre route certains faux amis.
La ganadería nommée António Silva a vu le jour en 1928 sur les terres de Coruche, dans le Ribatejo. À moins que la date véritable ne soit 1935 ? Les livres et diverses sources consultés à ce sujet ne permettent pas de se prononcer clairement pour l’une ou l’autre date. Ce qui est certain, c’est qu’en 1931 fut publiée la première édition d’un ouvrage écrit par Carlos Abreu et qui s’intitule « Touros e toureiros em Portugal » et qu’en aucune manière n’y apparaît une mention faite à un élevage du nom d’António Silva. Cette absence aurait tendance à nous incliner à choisir la date de la seconde moitié des années 1930 comme acte de naissance. Premier faux ami. C’est donc une dizaine d’années après la création de l’élevage de Pinto Barreiros (1925), qu’un médecin de Coruche ajouta son nom à la liste, pourtant déjà bien fournie, des éleveurs portugais de toros de combat. Il se nommait António Garcia Henriques da Silva et était né en 1895. Médecin donc, il fut assistant du docteur Francisco Pulido Valente dont la spécialité était la génétique. Cela peut paraître anecdotique mais il semble qu’António Silva ait mis en pratique avec les toros l’apprentissage reçu à ce sujet auprès de son mentor. Si l’on en croit les récits qui nous sont parvenus, c’est au terme d’une tienta à laquelle il assista chez Pinto Barreiros qu’António Silva , aficionado de toujours, prit la décision de devenir ganadero et, fort logiquement, c’est vers ce même Pinto Barreiros qu’il se tourna pour donner vie à son rêve. En deux ans, deux lots de vaches mais surtout le semental ‘bailador’ rejoignirent les terres des Silva. Aujourd’hui, le fer des António Silva est connu : les deux lettres AS inscrites dans une ellipse. À l’origine, il semblerait que l’ellipse n’existait pas et même, si l’on se fie à ce qu’avancent certains ouvrages, le fer était totalement différent : un A coupant une sorte de R manuscrit. Deuxième faux ami.
Faisons simple : le fer et le bétail d’António Silva ont demeuré entre les mains de sa descendance jusqu’à aujourd’hui. En 1994, c’est son fils António Patricio Henriques da Silva qui prend la suite. C’est sous la tutelle de ce dernier que l’élevage change de physionomie avec l’introduction de vaches et de reproducteurs acquis auprès des ganaderías des frères Moro, c’est-à-dire La Cardenilla et Moro Hermanos. À son décès, c’est sa fille, Maria Madalena Capristano Henriques da Silva qui maintient l’élevage tel quel. Elle le dirige toujours actuellement mais c’est en réalité sa fille, Sofia Lapa, qui prend les décisions importantes concernant la sélection. La mère et la fille, secondées par le maioral João Inácio ‘Janica’, forment un duo somme toute assez rare dans le panorama de l’élevage brave contemporain. Discrètement mais sûrement, portées par la volonté de faire perdurer le trésor familial, elles prennent grand soin de leurs bêtes dans les deux herdades du fer : la Torre do Ferrador de Biscainho ou Sesmaria dos Pinheiros à Branca.
Achevons cet historique par un troisième faux ami. Au cours du XX° siècle, il exista un autre élevage nommé Henriques da Silva et qu’il convient de ne pas confondre avec celui d’António Silva. Le fondateur du fer qui nous intéresse, António José Maria Garcia Henriques da Silva avait une soeur prénommée Maria Irma Garcia Henriques da Silva qui fut mariée à un certain… António Ribeiro Falção Henriques da Silva. Oui, les mariages entre cousins issus de germain étaient monnaie courante à l’époque. De cette union naquirent cinq enfants dont un certain António José Maria Henriques da Silva qui semble avoir été ganadero puisque l’on retrouve le nom de son élevage - certainement hérité de son père-, Henriques da Silva, à l’origine de celui, toujours en activité, de Casa d’Avó. Avouez qu’il y a de quoi se fourvoyer.

 


Au sortir d’une tienta à laquelle il assiste chez Pinto Barreiros à la fin des années 1920, António Garcia Henriques da Silva, médecin et grand aficionado de Coruche, décide de fonder son élevage de toros braves. Il se tourne naturellement vers son ami Pinto Barreiros à qui il achète durant deux années consécutives des lots de vaches et un reproducteur dénommé ‘Bailador’. Il n’est pas inutile à ce stade de rappeler la genèse de la ganaderíade José Lacerda y Pinto Barreiros. José Lacerda y Pinto Barreiros entama sa carrière de ganadero de toros bravos en 1910 avec du bétail d’origine portugaise croisé de bravos espagnols. A priori, ce mélange ne fut pas à son goût et il décida en 1925 de changer radicalement de cap et d’entrer dans la cour des grands, c’est-à-dire à l’U.C.T.L. À cette fin, il acheta l’élevage espagnol de la veuve d’Antonio Guerra. Cet élevage avait été fondé par un certain José Linares en 1837 avant que d’achever son histoire entre les mains de cet Antonio Guerra (de sa veuve en vérité), frère du grand maestro ‘Guerrita’. En 1925 donc, José Lacerda y Pinto Barreiros entra à la Unión et s’empressa d’éliminer le bétail acquis (ainsi que son ancien élevage) pour le remplacer, modernisme oblige, par un mélange de ce que la rame Vistahermosa proposait de meilleur à l’époque :
- 25 vaches de Gamero Cívico (il s’agissait d’une des parts de la division de la ganadería de Fernando Parladé) ;
- 50 vaches de Félix Suárez d’origine Santa Coloma (dans une ligne certainement plus ibarreña que lesaqueña) ;
- 2 sementales de chaque ligne.
Pour finaliser cette œuvre, Pinto Barreiros s’en fut acheter un reproducteur chez le Conde de la Corte, 'Treinta y cinco', puis plus tard un autre chez Domingo Ortega (Parladé).
À lire les férus de généalogie taurine, il semblerait que les sementales de Gamero Cívico et celui du Conde de la Corte lièrent beaucoup mieux que ceux de Félix Suárez.
De ce nouvel élevage, qui se présenta directement à Madrid le 29 mars 1931, naquirent la grande majorité des élevages portugais d’importance au XX° siècle et, en ce qui nous intéresse ici, celui d’António Silva qui conserva sa vie durant — il mena l’élevage jusqu’en 1994 — le sang initial. Toutefois, il tenta d’apporter une dominante plus Parladé à son troupeau en se procurant un étalon chez Coimbra qui détenait les bêtes autrefois estampillées Alves do Rio, c’est-à-dire de pures Tamarón acquises en 1919 chez la marquise. Las, le semental de Coimbra n’apporta rien de bon aux Silva ; au contraire, il distilla la tuberculose dans le cheptel et sa descendance fut éliminée. L’ancienneté fut prise à Campo Pequeno de Lisbonne — au Portugal, l’ancienneté se prend à Lisbonne — le 25 juin 1944 mais surtout, le travail de sélection entrepris par António Garcia Henriques da Silva, féru de génétique, s’avéra excellent puisque le nom de son élevage apparaît comme ciment ou renforcement de nombre de ganaderías portugaises via la vente de nombreux reproducteurs à ses confrères. Il serait vain de vouloir en dresser une liste exhaustive mais évoquer les noms de Conde de Cabral, Lampreia, Teles Branco, Cabral Ascensão, Palha, Oliveira Irmãos ou Coimbra Barbosa donne une idée de la qualité reconnue des astados de Silva. En 1946, par exemple, le toro de Silva nommé ‘Sentalho’ gagne la célèbre corrida-concours de Satarém avant d’être vendu comme reproducteur à Paulino da Cunha e Silva. La famille considère que l’apogée de l’élevage se situe durant les années 1960 et n’est pas peu fière de se remémorer par exemple une tourada donnée à campo Pequeno en 1962 au terme de laquelle les six toros furent tous revendus à des ganaderos de renom.
Quand le fondateur décède en 1994, c’est son fils, António Patricio Henriques da Silva qui reprend le flambeau et qui tente un coup de poker pour rafraîchir le troupeau et lui imposer une dominante encore plus Tamarón grâce à l’achat de vaches et de sementales à Pepe Moro, propriétaire des fers de La Cardenilla et Moro Hermanos (ses enfants). Au milieu des années 1990, Pepe Moro, éleveur d’Estrémadure, détient deux sangs qui sont cousins germains par Tamarón. La Cardenilla, dont le fer vient de Diego García de la Peña, a été fondé avec des animaux de chez Los Guateles et Antonio Arribas, autant écrire du Juan Pedro Domecq y Díez issu principalement, lui, du Conde de la Corte. De son côté, le Moro Hermanos est l’ancien fer de El Campillo qui appartint très longtemps à María Teresa Oliveira Chardenal, ganadera des environs de San Lorenzo del Escorial. Fondé en 1941, cet élevage avait pour socle des vaches du Conde de la Corte sur lesquelles on plaça le semental ‘Raposo’ marqué, lui, du fer de Domingo Ortega, c’est-à-dire un pur Parladé de la ligne Gamero Cívico. En 1990, Pepe Moro achète trois reproducteurs au Conde de la Corte pour rafraîchir les deux lignes qu’il détient. On peut donc imaginer que le bétail acquis chez Moro par António Patricio Henriques da Silva était peut-être le fruit de ces trois étalons nommés ‘Trotador’, ‘Presumido’ et ‘Cautivo’. Il est difficile de savoir précisément ce qu’acheta Silva. Était-ce uniquement des bêtes de La Cardenilla ? Uniquement des Moro Hermanos ? Les deux ? Toujours est-il qu’après la mort d’António Patricio Henriques da Silva à la fin des années 2000, ses héritières, c’est-à-dire sa fille Maria Madalena Capristano Henriques da Silva et sa petite-fille Sofia Lapa ont maintenu le troupeau dans cette ligne extrêmement Tamarón parfaitement trahie par les morphologies des António Silva. Dans une interview donnée en 2012, encore mineure, Sofia Lapa avouait même avoir utilisé un reproducteur de José Luis Vasconcelos e Sousa d’Andrade de pure origine Tamarón par Alves do Rio. Cela confirme, si besoin était, que les actuelles ganaderas ont le désir de poursuivre et de renforcer la ligne entreprise par António Patricio Silva. Dans ce labeur complexe, elle sont aidées par un campino né entre les pattes de vaches braves, João Inácio ‘Janica’ dont le père était maioral de la ganadería des Oliveira Irmãos. Il succède à Aníbal Ganhão qui fut longtemps le conocedor de la ganadería d’António Silva.
La devise qui maintient environ soixante-dix vaches de ventre a très bonne réputation au Portugal et sort chaque année des corridas dans les places les plus importantes. En 2019, elle a franchi le pas en se présentant en lidia à pied en France lors de la Feria de novilladas de Boujan-sur-Libron aux teintes clairement toristas. La novillada fit l’événement des mois durant grâce à l’extraordinaire présentation du lot qui s’avéra pourtant assez décevant au final si l’on excepte les réelles qualités de bravoure et de caste du troisième novillo, ‘Groselha’, qui fut lidier par la révélation 2019 des novilleros, Francisco Montero. Les dames d’António Silva poursuivent la route tracée par leur aïeul António Gracia Henriques da Silva il y a bientôt 90 ans. C’est presque une gageure qu’existe encore cet élevage emblématique du Portugal ; c’est une chance pour l’afición.

 

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