Marqués de Villamarta
Marqués de Villamarta

 




Le titre de marquis de Villamarta-Dávila remonte au crépuscule du XVII° siècle et a été créé par le roi Charles II de Habsbourg, le « fin de race » dont la mort déclencha la Guerre de Succession d’Espagne, pour un certain García Dávila-Ponce de León y Gaytán de Torres en hommage aux services rendus par ses aïeux dans la conquête de Jerez de la Frontera au profit de la couronne de Castille. Chez les Dávila, c’est avec le neuvième porteur du titre, Álvaro Dávila y Ágreda, que la famille fait son entrée dans le monde taurin. Né en 1865, héritier de terres infinies autour de Jerez de la Frontera, Álvaro Dávila y Ágreda fut trois fois ganadero au cours de sa longue vie, tel un phénix que l’immense richesse familiale aida à renaître sans cesse. C’est le troisième élevage de Villamarta, celui fondé à partir de 1914, que la postérité a conservé mais il n’est pas dénué d’intérêt de rappeler l’existence des deux premières ganaderías car elles donnent, surtout la deuxième, le ton de ce après quoi courait le marquis de Villamarta.

En 1893, Álvaro Dávila y Ágreda achève sa première aventure ganadera, lui qui est titulaire du titre de marquis de Villamarta depuis 1888. Il se défait donc d’un élevage dont les origines semblent floues et diverses. Ainsi, une courte notice parue dans la revue El Toreo Cómico ( n°44 / 21.12.1891) nous apprend que « El día 7 del corriente se verificó en Jerez la tienta de vacas del señor marqués de Villamarta. Esta nueva ganadería se está formando con toros de Orozco y vacas de Castrillón y Surga ». De plus, outre les noms de Orozco, Surga et Castrillón, il est possible de penser que cette première ganadería contenait aussi du Vázquez car plusieurs journaux de l’époque mentionnent qu’à la mort de Fernando de la Concha y Sierra, en 1887, si la majorité du bétail resta entre les mains de sa veuve Celsa Fontfrede, une petite partie fut rachetée (en association) par Villamarta et Garvey. Mais passons. En 1893, Villamarta abandonne cette première tentative de devenir un grand nom de l’élevage de bravos — il vend à Basilio Peñalver — pour entamer la même année un nouvel essai estampillé cette fois-ci Vistahermosa puro, le « nec plus ultra » de la fin du XIX° siècle, l’annonce de ce que sera l’écrasante majorité de la cabaña brava du XX° siècle.

En 1893, Álvaro Dávila y Ágreda achète l’élevage de Juan Vázquez dont le bétail descendait en ligne directe de celui du Conde de Vistahermosa par la ligne Barbero de Utrera – Nuñez de Prado. La voie royale ou presque parmi toutes les ramifications issues de l’élevage du Conde de Vistahermosa. Sont-ce des Juan Vázquez achetés l’année précédente ou des toros de son ancien élevage qui inaugurent les arènes de Jerez de la Frontera en juillet 1894 (Guerrita et Bonarillo étaient au cartel) ? Difficile de se prononcer mais pour l’anecdote, voici la fiche de renseignement des six Villamarta qui foulèrent en premier le ruedo jerezano et qui prirent un total de 53 piques, envoyant ad patres dix chevaux :
1 - 'Cucaracho', n°17, negro bragado 2 - 'Caramelo', n° 22, negro 3 - 'Ramarero', n° 30, negro entrepelado 4 - 'Chumorro', n° 42, negro 5 - 'Rosaito', n° 15, castaño salpicado 6 - 'Gineto', n° 10, cárdeno bragado
Installé sur plusieurs fincas aux abords de Jerez de la Frontera comme celle de « Las Quinientas », le marquis se présente à Madrid le 16 juin 1895 avec une devise vert bouteille et vieil or et avec le fer encore connu aujourd’hui, fait d’un V surmonté d’une couronne. La course de Villamarta a divisé les opinions entendues de l’époque, en particulier parce que les toros présentés étaient pour certains encore marqués du fer de Juan Vázquez. Dans le numéro 33 de la revue El Arte Andaluz daté du 24 juin 1895, le chroniqueur n’y va pas de main-morte avec le jeune ganadero : « Por cierto que el debutante Sr. Marqués de Villamarta, ó tiene poco amor proprio como ganadero, ó su modestia es excesiva ; pues no se explica el que su nombre estuviera en el cartel de incógnito y que á la simple vista apareciera la ganadería como de D. Juan Vázquez ; caso extraño que no sé á que atribuir, si á desconfianza de lo presentado ó á algún martín-gala para hacer mayor la concurrencia á la corrida ». La course, tuée par Lagartijillo, Bonarillo et Litri, encaissa un total de 49 piques, 19 chutes et 9 chevaux tués. Les toros de Villamarta présentés ce jour étaient les suivants : 'Banderillo', n°21, colorado 'Jerezano', n°52, negro 'Patapalo', n°7, chorreado 'Botellito', n°30, cárdeno 'Jabaito', n°53, cárdeno 'Armejero', n°34, negro
En cette extrême fin du XIX° siècle, le Vistahermosa, né un siècle plus tôt, affirme déjà sa supériorité sur les autres origines de taureaux de combat. Sûrement, il s’étale, se dilate, s’insinue partout et envisage le siècle à venir comme celui de son grand triomphe via des ramifications qui, pour beaucoup, seront issues des terres de Murube. En 1893, Villamarta rachète à Juan Vázquez (en deux temps semble-t-il) un cheptel passé entre les mains des plus grands noms qui composent l’histoire de la caste Vistahermosa. Du Conde de Vistahermosa décédé en 1822 ou 1823, la plus grande partie du bétail passe à Juan Domínguez Ortíz, le célèbre Barbero de Utrera puis au « fils politique » de ce dernier, José Arias de Saavedra. En décembre 1865, Saavedra vend le troupeau à Ildefonso Nuñez de Prado qui décède en 1880, abandonnant la ganadería à ses deux filles : Doña Teresa y Doña Concepción Núñez de Prado y Armento. À la mort de Concepción survenue en 1883, Teresa demeure seule à la tête des Vistahermosa, seulement trois années car elle décède en 1886, ses nièces héritant du tout et vendant alors, en 1888, le trésor en deux parts : l’une à Francisco Pacheco y Nuñez de Prado — cette part est à l’origine de l’élevage de José Antonio Adalid — et l’autre à Juan Vázquez qui s’en sépare le 4 février 1893 au profit du marquis de Villamarta. La vente comprenait 365 têtes qui, d’après le Gran diccionario Taurómaco, furent installées sur l’immense dehesa nommée « Cantina » d’une part et sur les terres de la finca « La Tapa » d’autre part. Pour l’aider, Villamarta choisit comme conocedor un certain Pedro Amador.
Désireux de maintenir la qualité du cheptel, conscient d’être propriétaire d’une partie d’un sang d’exception, Villamarta investit beaucoup dans son élevage mais il déchanta rapidement et, avec lui, l’afición a los toros. Les chroniques et autres reseñas de l’époque ne sont pas tendres avec le marquis qui s’avoue vaincu en 1905 lorsqu’il se résout à vendre malgré une passion toujours très vive pour les toros. C’est Eduardo Olea qui devient propriétaire des Villamarta et qui met fin aux rêves d’Álvaro Dávila y Ágreda, neuvième marqués de Villamarta. Voici ce qu’écrit M. Serrano García-Vao dans son bilan annuel des temporadas du début du XX° siècle publié sous le titre Toros y Toreros : « Hizo bien el Marqués de Villamarta al vender su ganadería si no pensaba poner más cuidado en ella. Al continuar en sus manos, de los antiguos toros de Saavedra no habría quedado ni la estampa y habrían valido el peso de la carne, y gracias. El nuevo dueño, D. Eduardo Olea, tiene que gastar mucho dinero y pasar muchos disgustos si como buen aficionado desea buenos éxitos á la que hoy es su ganadería ». Pourtant, l’aristocrate conserve une pointe de bétail jusqu’en 1908, date à laquelle il liquide aussi ces restes en les cédant aux frères Bohórquez de Jerez de la Frontera.

L’afición n’est pas loin de ressembler à une addiction ; c’est peut-être ce que s’est dit le marquis de Villamarta en 1914 lorsqu’il replonge dans le grand bain de l’élevage brave. Si le label Villamarta a traversé les décennies jusqu’à nous, sa source se trouve dans cette troisième ganadería construite comme un puzzle par le marquis à partir de 1914. C’est à croire qu’Álvaro Dávila y Ágreda a sans cesse voulu être au plus près des modes et des tendances de la tauromachie : éleveur de Vistahermosa « purs » à la fin du XIX° siècle, il tente de réunir à partir de 1914 ce qu’il considère être le meilleur du panorama ganadero de l’époque, restant fidèle tout de même à ce que l’origine Vistahermosa domine le reste des apports. Plusieurs sources du milieu des années 1910 s’accordent à écrire que Villamarta achète en 1914 environ 360 vaches chez plusieurs éleveurs de renom : Murube, Urcola, Bohórquez et Medina y Garvey. En ce qui concerne les mâles, Villamarta se tourne vers Fernando Parladé l’année même où ce dernier abandonne les ultimes restes de son trésor ibarreño à Gamero Cívico. Les témoignages de l’époque évoquent soit deux mâles soit plus certainement six de 3 et 4 ans. Au sein de ce patchwork éminemment Vistahermosa par Murube (pour Murube et Parladé qui vient de Ibarra), par Urcola (ligne Barbero de Utrera - Arias de Saavedra - Nuñez de Prado - José Antonio Adalid) et par Bohórquez (ce sont les descendantes de son deuxième élevage pur Vistahermosa donc la ligne Barbero de Utrera - Arias de Saavedra - Nuñez de Prado et Juan Vázquez), Medina y Garvey représente une énigme, ou à tout le moins une interrogation portant sur les objectifs de sélection de Villamarta.
Patricio Medina y Garvey était le cousin germain de l’épouse du marquis de Villamarta : María de los Angeles Garvey y Gónzalez de la Mota. En 1912, Medina y Garvey achète l’élevage d’Adolfo Gutiérrez Agüera que les cartels annonçaient « Antes de Otaolaurruchi ». En effet, Agüera était propriétaire depuis 1908 de la ganadería de ce riche propriétaire au nom proprement imprononçable. Lui-même, Otaolaurruchi, était l’aboutissement d’un élevage fabriqué par le chanoine Diego Hidalgo Barquero dans la première moitié du XIX° en croisant des bêtes de Vázquez avec des Giráldez (Vistahermosa). D’Hidalgo Barquero, le ganado passa ensuite entre les mains de Joaquín Jaime Barrero (1841), Juan López Cordero (1866), José Antonio Adalid (1872), José Orozco (1882 ou 1884) et donc Carlos Otaolaurruchi en 1896. Avec le Medina y Garvey, Villamarta faisait entrer dans une maison hypercentrée sur le Vistahermosa une touche périphérique apportée par des gouttes de Vázquez. Pour quelles raisons ? Le tempérament ? Le tamaño ? Ou la possibilité de s’offrir une plus grande variété de pelages ?
Dans cette construction somme toute logique en cet âge d’or du toreo, Villamarta va mettre l’accent sur la ligne Murube / Ibarra, c’est du moins ce qu’avance la plume de Don Ventura dans la revue Toros y Toreros en 1919 : « Hoy echa a las vacas solamente los hijos de la cruza hecha con los sementales mencionados (Parladé) y las vacas de Murube ». Néanmoins, le cacique de Jerez de la Frontera n’en a pas terminé avec les expérimentations. Ainsi, en avril 1919, il devient propriétaire de la ganadería d’un certain José Carvajal, originaire de Zalamea la Real dans la province de Huelva, et dont l’ancienneté remontait au 24 juin 1883. Carvajal menait un élevage acheté aux frères Arribas de Guillena. Francisco et Basilio Arribas étaient ganaderos depuis 1855 ou 1856, époque au cours de laquelle ils achetèrent au général Rosas (qui avait à mener des occupations militaires en Amérique) son bétail brave, le fer inhérent et la finca sur laquelle poussaient les astados, en l’occurence la finca Mirandilla sise à Gerena. Pour l’anecdote, c’est là que sont élevés aujourd’hui les toros d’origine Pedrajas du marquis de Albaserrada. Cet étrange général Rosas dont la carrière de ganadero fut fulgurante (environ 1 an) avait acquis vers 1855 l’élevage de Plácido Comesaña, ou du moins une partie. Ce Comesaña est intéressant car entre 1845 et 1855, c’est lui qui réunit sous son fer deux lignes quasiment originelles issues de la division des Vistahermosa : la ligne Melgarejo d’un côté et celle de Giráldez de l’autre.
Antonio Melgarejo achète en 1824 une centaine de becerras à la testamentaria du Conde de Vistahermosa mais revend en 1825 — une partie — à Luis Maria Durán qui vendra plus tard à Comesaña. D’un autre côté, le chanoine Francisco de Paula Giráldez acheta durant le premier tiers du XIX° siècle (1823) des bêtes à un certain José Maria Amor qui était chargé de recouvrir les dîmes pour l’Église. De nombreux grands propriétaires terriens payaient une partie de ces dîmes en nature et en particulier en fournissant des têtes de bétail, dont du bétail brave. C’est ainsi qu’Amor composa un cheptel avec des Cabrera, des Saavedra et des Picavea de Lesaca, ces deux derniers descendants de la division de Vistahermosa. C’est ce mélange que Amor cède à Giráldez qui décède en 1838 ; fer et bêtes passant à son neveu Joaquín Giráldez qui vend vers 1845 ou 1846 à Plácido Comesaña, déjà détenteur d’une partie de la ligne Melgarejo par Luis Maria Durán. Comesaña vend le tout au général Rosas qui l’abandonne aux frères Arribas qui font lidier avec une devise encarnada y negra. C’est une partie de ce bétail — le reste des Arribas donnera naissance à d’autres devises — très majoritairement Vistahermosa que récupèrent les Carvajal vers 1885. Si l’on en croit Filiberto Mira dans son El Toro Bravo, hierros y encastes publié en 1979, José Carvajal aurait acheté de nombreuses têtes de bétail à Eduardo Ibarra vers 1896, renforçant donc le sang Vistahermosa. L’achat de Villamarta à Carvajal — certaines sources mentionnent tout de même 500 têtes de bétail — à la fin des années 1910 prend tout son sens alors : le marquis construisait une mosaïque réunissant en un seul sang plusieurs dérivations historiques de la caste Vistahermosa.
Durant les années 1920, Villamarta combine ses activités de ganadero et de grand propriétaire terrien avec celles de premier administrateur de la ville de Jerez de la Frontera entre 1923 et 1925 (il démissionne au bout d’un an et demi arguant d’une santé devenue trop fragile). Villamarta était un parent de Miguel Primo de Rivera, le dictateur qui dirigea l’Espagne entre 1923 et 1930 sous la royauté du monarque Alfonso XIII. Au lendemain du pronunciamiento du 13 septembre 1923 de Primo de Rivera, la municipalité de Jerez, rangée derrière le dictateur, proposa le nom de Villamarta pour diriger la ville. L’histoire retiendra que c’est son nom qui est resté associé à celui du théâtre de la cité. Vers 1928, Villamarta poursuit l’élaboration de ce qui deviendra un véritable sous-encaste. Il achète des vaches au Conde de Santa Coloma ; bêtes dont on peut imaginer qu’elles étaient de ligne très Ibarra afin de poursuivre avec le même esprit qui l’animait depuis 1914. Cette même année, il renforce l’apport Parladé sur son élevage en introduisant deux reproducteurs venus de chez le Conde de la Corte, le détenteur des célèbres Tamarón. Il s’agit des sementales ‘Mallorquín’ et ‘Segedano’. ‘Mallorquín’ acheva son destin d’étalon dans la ganadería des Infante da Câmara ; il semblerait que ce soit le marquis qui leur en fit le cadeau. Les statistiques de la Unión de 1932 sont éloquentes concernant l’élevage de Villamarta à l’aube de son décès en 1933. Il s’agissait tout simplement du plus grand élevage de l’époque en ce qui concerne le nombre de têtes de bétail brave : 1500 ! Seuls derrière lui, Montalvo, Miura, Carmen de Federico, Concha y Sierra et Juan Pedro Domecq de Villavicencio atteignaient ou dépassaient le chiffre de mille. Logiquement, c’est lui aussi qui vendait le plus grand nombre de mâles pour la lidia : 140 en 1932. On peut toujours s’interroger sur la difficulté réelle qui devait exister dans la gestion d’un tel cheptel, surtout en ce qui concernait la sélection. Pour autant, à la fin de sa vie, le marquis de Villamarta a réussi le pari de sa jeunesse de devenir l’un des plus importants ganaderos de son temps.

Décédé le 2 mai 1933, l’élevage lui survit et est annoncé au nom de sa veuve jusqu’en 1941 puis divisé entre les enfants du couple. C’est le fils aîné, titulaire du titre nobiliaire, Álvaro Dávila y Garvey qui récupère la plus grande part, celle qui est depuis 1980 — Álvaro Dávila y Garvey décède en 1972 — entre les mains de la famille Molina qui l’annonça un temps « Garcibravo » avant de la renommer en 1996 tout simplement Villamarta. Pour autant, si Villamarta est devenu un sang de renom, c’est surtout grâce à un homme : Salvador Guardiola Fantoni. À partir du début des années 1940, il réussit à récupérer — via le marquis de Villabrágima et via Carlos Nuñez — deux parts de la division de l’élevage de Villamarta, a priori les parts de María Dávila y Garvey et celle de sa soeur Concepción Dávila y Garvey. La part de Concepción fut placée sous le fer de ses enfants, les « Hermanos Guardiola Domínguez » quant celle de María était annoncée Salvador Guardiola Fantoni. Les deux familles étaient liées de toute façon au-delà des toros car une fille du marquis de Villamarta, Blanca Dávila y Garvey était l’épouse de Jerónimo Dominguez y Pérez de Vargas qui n’était autre que le beau-frère de Salvador Guardiola Fantoni, époux d’une certaine María Luisa Domínguez Pérez de Vargas.

 
 

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