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Au nord de Mérida, le "Coto Mayor de Vera" est le fief de la famille Criado Holgado. Cette finca luxuriante, sans relief et riche en herbages, offre des conditions idéales pour l’élevage du toro de combat. Ce n’est pas un hasard : la bravoure y a ses racines depuis longtemps, car le domaine fut jadis propriété de la famille Ayala, qui y élevait déjà des toros. Avec ses vastes espaces, il est aussi un lieu privilégié pour la chasse au grand gibier, une tradition qui perdure encore aujourd’hui.
Homme avisé, Juan Manuel Criado a rapidement perçu le potentiel de cette terre et n’a pas hésité à investir, notamment dans l’irrigation, pour en faire l’une des plus belles fincas d’Extremadura.
Pourtant, son histoire commence loin d’ici : originaire de Ciudad Rodrigo, il appartient à ce monde charro où rares sont ceux qui s’expatrient si loin de leurs racines. Pour bâtir son projet, il s’appuie également sur d’autres domaines : les fincas extrêmeñas de "Coto Pavón" et "Peñas Blancas" — qui abrite aujourd’hui le fer du même nom — ainsi que les fincas charras de "Gavilan" et "Encinagrande".
Comme beaucoup de jeunes charros, Juan Manuel Criado a grandi entre les vaches et les cochons, foulant les chemins qui mènent à La Fuente de San Esteban. C’est là qu’il rencontre son épouse, María Auxilio Holgado, fille d’un ganadero de manso. Il commence son activité dans l’agriculture et l’élevage, mais son affaire prend rapidement de l’ampleur grâce à une société liée au commerce de détail de carburants et à son réseau de stations-service. Sa carrière professionnelle est une belle réussite. Malgré cette réussite, l’homme n’a jamais oublié son enfance ni sa passion. Il attendra pourtant un âge affirmé pour s’y investir pleinement.
En 1988, il franchit le pas : il achète l’élevage d’Antonio Ballesteros Doncel et le baptise Encinagrande. Le bétail est aussitôt remplacé par le troupeau du Conde de Ruiseñada, d’origine Contreras — la même que celle de Baltasar Ibán. Le Conde avait en effet acquis, en 1940, la moitié du troupeau de Manuel González Martín « Machaquito », souche qui allait donner naissance, quelques années plus tard, à la devise de El Escorial. Une origine rare, presque intacte, qui séduit Juan Manuel dès les premières tientas. Il décide de la conserver et de la développer. Dans les années 1990, on pouvait même apercevoir, au milieu des castaños listones, quelques pelages cardenos, vestiges des croisements opérés par ses prédécesseurs avec le toro "Caminero" du fer d’Albaserrada.
L’année suivante, en 1989, il renoue avec ses racines et rachète l’élevage de La Interrogación à José Matías Bernardo, populairement surnommé El Raboso. Ce dernier avait choisi de délaisser ses Coquillas — acquis dans les années 1950 auprès de la famille Sánchez Fabrés — pour se concentrer sur les Domecq du fer de son fils Domingo, baptisé Aldeanueva. Juan Manuel Criado conserve le fer original, qu’il annonce au nom de son épouse María Auxilio Holgado.
Doté désormais de deux encastes anciens, Juan Manuel souhaite consolider son entreprise avec un sang plus en vogue. En 1990, il achète l’intégralité du troupeau d’origine Atanasio Fernández à Javier Camuñas, annoncé sous le nom de son épouse María Luisa Lara. Ce troupeau est pratiquement vierge de l’empreinte de son nouveau propriétaire, puisqu’il a été constitué seulement trois ans auparavant à partir de 85 vaches de chez Atanasio Fernández. Autrement dit, la plupart de la centaine de vaches qui arrivent au Coto Mayor de Vera portent le célèbre fer de don Atanasio. Ce nouvel encaste sera marqué par le fer d’Encinagrande, tout comme les Contreras de Ruiseñada.
Les années 1990 marquent l’expansion.
Juan Manuel crée pas moins de quatre fers de « seconde » au nom de ses enfants, dont seul subsiste aujourd’hui celui de Miguel Ángel Criado Holgado.
Mais surtout, en 1994, il fonde un fer à son nom et à ses initiales, après avoir acquis les droits du fer de Carreros auprès des frères Martín Aparicio.
Cet achat est à la fois un clin d’œil à son campo charro natal et une source de fierté : il s’agit d’un des fers les plus chargés d’histoire de sa région.
Côté bétail, Juan Manuel choisit cette fois un sang en vogue : du Juan Pedro Domecq, qu’il va chercher chez Luis Algarra.
Peu à peu, les encastes anciens s’effacent, laissant la place aux parladeños : Atanasio et Domecq.
Cette même année 1994, l’élevage d’Encinagrande est rebaptisé Criado Holgado et dédié exclusivement à l’Atanasio Fernández.
Trois ans plus tard, en 1997, le nom Encinagrande renaît avec la création d’un nouveau fer, permis par l’article 5 bis b) des statuts de l’UCTL.
Lui aussi reste consacré à l’Atanasio Fernández, dont l’origine est renforcée par des apports de bêtes provenant de Los Bayones.
Au tournant des années 2000, l’élevage se restructure.
La Interrogación est vendue en 2000 à Eladio Vegas et Encinagrande bascule vers l’encaste Domecq.
Malgré quelques coups d’éclat, les Atanasio de Criado Holgado perdent progressivement du terrain, jusqu’à disparaître totalement.
Aujourd’hui, ce fer est en sommeil.
Toute l’énergie de la famille se concentre désormais sur l’encaste Domecq, qui prend son ancienneté à Madrid le 15 août 2001.
Juan Manuel Criado est malade : il souffre de la maladie d’Alzheimer.
Son fils Carlos le seconde de plus en plus, mais dans ces conditions, la gestion de l’élevage n’est pas facile.
Sous la gouverne de Carlos, le sang Domecq est rafraîchi par des apports de Jandilla, Daniel Ruiz, Juan Pedro Domecq et, plus récemment, Garcigrande.
En 2018, Juan Manuel Criado s’éteint.
Cela faisait déjà plusieurs années que la devise ne lidié plus de corridas de toros.
Comme un électrochoc, son décès amplifie l’énergie de ses successeurs qui, à force de sélection, signent leur retour en corrida en 2022.
Les résultats sont satisfaisants et permettent désormais de lidier trois corridas par temporada.
De quoi envisager l’avenir plus sereinement et maintenir les 150 vaches du troupeau.
Enfin, en 2024, le dernier acte.
Un acte inattendu, porteur d’espoir et de joie, à une époque où les disparitions sont légion et où les bonnes nouvelles se font rares.
Manuel Criado, petit-fils du fondateur, apporte un souffle romantique en annonçant la renaissance du fer de Auxilio Holgado et, surtout, de son encaste originel : le Coquilla.
Le jeune homme a acquis quelques vaches chez Javier Sánchez-Arjona et à La Interrogación, et cela suffit pour relancer le rêve.
Un défi audacieux, presque poétique, mais aussi un hommage vibrant à ses deux aïeux.
Souhaitons-lui de réussir — pour eux, pour lui, et pour tous les amoureux de la diversité des encastes.
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