Toro de Victorino Martin

Quelle qualité physique (pour une fois, ne parlons pas du moral) doit déployer le toro au premier tiers ?
Passons sur la sortie (le toro sort des chiqueros ébloui et va lentement accommoder avant de retrouver sa vision normale, amateurs de porta gaïola respect !), puis la réception à la cape après quelques tours de piste d’échauffement (qui peuvent révéler boiterie ou invalidité ou manque de forces rédhibitoires). Arrivons au cheval.


Le toro que nous aimons y exprime sa bravoure. Que se passe-t-il réellement trop souvent ? Soit le toro est « juste de forces » (soyons pudiques) et son maestro le ménage dans la perspective du troisième tiers, dans ce cas peu importe à tous (majorité du public compris) la position de la pique, la défense du cheval et la poussée du toro, il faut faire infirmier donc le piquero va administrer une pique peu appuyée et va vite l’enlever (sous les applaudissements). Le toro n’aura pas d’occasion de montrer quoi que ce soit d’autre, car le diestro a déjà demandé et obtenu le changement de tiers. La saignée sera minime, les dégâts causés par la pique discrets. Pour durer, ce type de toro n’a pas enduré, et les ganaderos qui élèvent ce type de toro pour ce type de lidia ne sélectionnent plus sur la force physique depuis belle lurette !


Deuxième hypothèse, le bicho est présumé solide par le maestro, voire retors, il va avoir alors la possibilité d’exprimer sa sauvagerie et son instinct offensif (dont la résultante est la bravoure) dans une première pique « normale », puis après le quite libérateur et une mise en place à distance croissante dans les suivantes. Oui mais voilà, ce toro là aussi va devoir durer (un troisième tiers limité à une faena d’alignement avant un coup d’épée n’est plus admis comme il y a 100 ans) alors que trois causes d’épuisement physique ou d’inaptitude provoquées par la pique le guettent.


Toro de Victorino Martin

Un point d’impact du fer délabrant.


Quand le toro pousse, que le cheval s’arque boute et que le piquero use de son quintal pour manier la pique, la profondeur de la trajectoire malgré la cruceta peut atteindre 30 cm, voire plus (il m’est arrivé au desolladero d’entrer ma main puis la moitié de l’avant bras dans des plaies). Si cette pique est portée dans une zone telle que l’épaule, le thorax, les parties postérieures au garrot, le risque est réel que la blessure du châtiment soit irréversiblement invalidante donc éthiquement scandaleuse, sans compter que là il n’y a plus de suite au combat. Ce risque n’existe pas pour des piques plus antérieures, soit dans le morillo (mais un tel toro si par extraordinaire arrive à se révéler de bandera est gracié, les lésions quelle que soit leur position et l’infection de la plaie à une profondeur considérable donc sans drainage possible rendent l’animal irrécupérable).
Le lecteur curieux consultera à ce sujet l’excellent et édifiant ouvrage de nos confrères valenciens publié par la Diputación de Valencia, Suerte de Varas.


Novillo de Dolores Aguirre

La saignée.


Paradoxalement, le risque de choc hémorragique ou d’hémorragie excessive (épuisant le toro au point qu’il ne peut plus avancer, voire qu’il se couche, aux deux tiers suivants) n’est pas le risque le plus important. Le toro est pourvu d’une masse de sang importante (8% de son poids vif) lui permettant de supporter le castigo, et le plus souvent les plaies arrêtent de saigner assez vite. Rappelons l’ancien (et contestable dans sa finalité) dicton : ¡No hay buena vara sin sangre hasta la pezuña!


Toro de Miura

L’effort de poussée.


Le toro se heurte à un mur, maintenant dressé à résister à la poussée, lourd (même si son poids est réglementaire, l’ajout des protections et le piquero amènent le total à 800 k) sans prise pour les cornes (pour presque tous les petos modernes). Le toro (présumé brave) va essayer de soulever ou de renverser la pièce montée, et il va dépenser une énergie considérable (voir à ce sujet les ouvrages de Pierre Daulouède). Cette énergie sera d’autant plus importante que la masse du cheval harnaché et monté sera élevée et que la durée de ces efforts sera longue (un bon batacazo sera moins pénalisant de ce fait qu’une pique interminable et carioquée) , et la fatigue musculaire se fera essentiellement sentir sur l’avant-main : le toro qui a bien et longtemps poussé va souvent sortir du cheval avec un bref fléchissement des antérieurs avant de se refaire (n’agitez pas le mouchoir verts tout de suite SVP !) si le quite est aéré et ne le force pas à humilier et à se retourner sur de courtes distances.


Alors que proposer ?
D’abord avant même de songer à la lidia, il faudrait sélectionner un toro endurant et fort, et bien sûr encasté.
En piste, il faudrait que le toro reçoive des piques bien placées et surtout appliquées pendant une courte durée. Tout le monde y serait gagnant : le ganadero (qui jugerait mieux de la bravoure de ses pupilles sur trois piques), le public, qui verrait le toro venir de loin sur plusieurs piques avec émotion, le maestro et ses compagnons de cartels qui pourraient offrir plusieurs quites vibrants. On s’en approche avec certaines corridas concours, ou fortuitement avec certaines courses pour figuras quand les toros sortent élevés pour être complets (Fuente Ymbro…) ou quand des figuras affrontent un bétail plus « dur » (comme le Cid face aux Victorinos). Bref et contrairement aux apparences et aux préjugés, la réforme du premier tiers devrait sceller les retrouvailles des toristes et des toreristes !

 
  Réalisation Thomas Thuriès © 2002-2007  -  Actualisé le 1 janvier 2007  -  thuries@terredetoros.com