Jadis, le premier tiers avait pour vocation de canaliser le toro de combat et de régler son port de tête avec un procédé qui permettait de juger de sa bravoure. En 2007, au sortir d’une arène, la phrase parait d’un autre âge, pratiquement sans rapport avec la réalité du premier tiers actuel.
N’étant pas d’un âge canonique, ce référent s’étaye plus par la lecture que sur mon expérience propre. Mais qu’importe, la conception du premier tiers selon les traités parait à des années lumières de la réalité présente.

La tauromachie a évolué, c’est un fait. Se complaire dans le passé et nier son évolution parce que celle-ci ne nous convient pas ne fait pas avancer le débat. Pire, une telle vue, rétrograde par définition, reviendrait à nier une tauromachie vivante. Cependant, s’il est évident qu’une activité doit évoluer avec son temps, le sens, lui, doit perdurer. Le sens, la logique, l’aspect légitime des étapes de la lidia doivent non seulement subsister mais guider les changements.
Or, que reste-il aujourd’hui de l’esprit des tiers de piques d’hier ? Dans la plupart des cas, rien, si ce n’est une pique d’acier, un toro, un cheval et un piquero. Les acteurs sont restés mais leur esprit a bien changé. Non, pas évolué, changé. Car l’attitude irrespectueuse de la plupart des picadors actuels ne peut se nourrir dans le glorieux passé des « varilargueros » d’antan. Tout comme la niaiserie sans force de nos toros ne peut revendiquer la violence sauvage des toros d’hier. Qui cherche aujourd’hui à régler un port de tête ? Qui cherche aujourd’hui à focaliser l’attention d’un toro de combat ? Qui cherche aujourd’hui à étalonner la bravoure ? Autant de questions qui sont exclues des préoccupations des professionnels et ce pour des raisons multiples.

La première tient dans l’évolution du toro de combat. Canaliser un toro ? Mais pourquoi faire ? Le toro moderne sort pré-réglé, sans excès de sauvagerie. Point besoin alors de centrer son attention et son attitude folle. De même pour le port de tête. Tel un animal dressé, le toro moderne est bien élevé et n’agite pas plus que de raison ses défenses. Montrer sa bravoure alors ? Mais qui donc cela peut bien intéresser ? De toute façon, même si sa bravoure l’anime, ses forces ne lui permettent pas de se révéler.
Avec un tel animal, peut-on exiger un tiers comme dans le passé ? Non, évidement non.

Une autre raison de la décrépitude du premier tiers tient dans la déconsidération de la lidia. Il est vrai que celle-ci découle de la dégénérescence du toro de combat, qui en a réduit son utilité. Mais bien que le tableau noir, décrit ci-dessus, soit coutumier, tous les toros ne sont pas ainsi. Il y a d’autres TOROS, qui eux, revendiquent fièrement les gènes de leurs ancêtres. En disant cela, soyons clairs, je ne pense pas exclusivement aux élevages toristas, mais également aux ganaderias dites modernes et dont les patronymes ornent les cartels des grandes arènes. J’ai déjà vu des toros des devises de Fuente Ymbro, Alcurrucén, Jandilla, Los Bayones, El Ventorillo, Nuñez del Cuvillo et même Zalduendo qui feraient pâlir de jalousie les toros des fers les plus durs. A ces toros là, appliquer la lidia a un sens et bien au contraire, c’est les lidier comme les autres qui n’a aucun sens. Et c’est là ma principale critique des toreros actuels.
En se situant dans le contexte actuel, comment blâmer un torero de ne pas lidier un toro moderne, comme ses prédécesseur lidiaient les « toros antiguos » ? Comment lui reprocher de ne pas faire piquer deux fois un toro qui s’agenouille avant même l’entrée du groupe équestre dans le ruedo ? Raisonnablement ce n’est pas possible. La critique est simplement l’existence de ce type de bétail, impropre à la lidia dans les canons du passé. Par contre, à l’inverse, comment excuser un torero qui n’accorde pas au vrai TORO BRAVO l’honneur d’être combattu dans les règles ? Aucune excuse n’est valable, d’autant plus que ces toros sont rares, les gâcher est un véritable crime de lèse-majesté.

Oui, le tiers de pique actuel est un véritable crime. Oublions le toro moderne et décrivons un tiers de pique comme il s’en pratique tous les jours (si on a encore la chance de voir sortir un véritable toro). Le toro est placé excessivement proche du cheval, à la limite de la distance réglementaire (voir au delà), afin de diminuer au maximum l’impact. Car, si dans le passé, la pique se déroulait avant l’impact, aujourd’hui tout se passe après : Sans élan, le toro est impuissant dans le peto, enfermé, il ne trouve aucune prise, tente de pousser, de soulever, mais ne peut que faire reculer de quelque pas ses adversaires au péril d’un effort extrêmement violent. Tout à coup épuisé, le toro s’arrête et reste collé au peto sans bouger. Le torero attend quelques instants, histoire de voir si le toro est bien vide, qu’il ne lui reste plus aucune force pour effectuer la moindre relance. Alors, sûr du verdict, il part chercher le toro. La seconde rencontre n’est qu’illusion, le toro restant au contact du cheval, sans esquisser la moindre poussée.
Tel est notre premier tiers actuel. Il s’agit d’une entreprise de diminution, sans honneur, qui ne valorise pas les combattants. Nous sommes là, bien loin, des textes des manuels de tauromachie, mais nous somme aussi et surtout dans la réalité de l’aficionado du 21 siècle.

Renaud Maillard le rappelait il y a peu dans ces mêmes colonnes, il y a trois facteurs de diminution physique du toro lors du premier tiers, l’impact de la pique, la saignée et la poussée. De nos jours, seul ce dernier point est utilisé, mais à l’excès. Toute la force du toro se dissipe dans la poussée, et de surcroît, non dans une poussée valorisée, mais étouffée.
Il est parfois délicat lors d’une pique mal placée de prendre parti contre le piquero ou contre le torero. Même si le premier répond théoriquement aux ordres du second, les rapports hiérarchiques sont parfois surprenants, d’autant plus si le torero est peu influant ou s’il s’agit d’un novillero. Tenir rigueur au novillero du comportement du piquero, même si ce raisonnement s’inscrit dans une certaine logique, est dans les faits parfois cruel et injuste. Mais il n’est point de doute sur la responsabilité du torero qui attend, bras croisés à quelques mètres du cheval, que le toro « se vide ». Cette attitude est éthiquement scandaleuse et franchement impardonnable.

A n’en pas douter, et contrairement à ce que l’on voudrait bien nous faire croire, c’est nous le public qui dirigeons l’évolution de la tauromachie. Croyez-vous qu’un torero va faire des efforts s’il est persuadé que le public ne sait pas valoriser son geste ? La lidia des cuadrillas est-elle la même à la Real Maestranza de Caballeria de Sevilla qu’ailleurs ? Le public directement ou indirectement dicte l’attitude des toreros. Actuellement, peu importe ce qui ce passe avant de prendre « les trastos », ce qui compte est la faena et nous pâtissons de cette position. Mais si nous prenions en considération l’ensemble du spectacle pour valoriser une « actuacion », alors l’attitude des toreros serait tout autre. Leur but est de nous plaire, contenter le public pour se faire un public. Si leur attitude passive et coupable lors du premier tiers leur était reprochée, celle-ci changerait…pour sûr.

Notre toro est devenu une baudruche. Tel un ballon de baudruche se vide tenu entre deux doigts de la main, hurlant son déshonneur. Le toro de combat s’épuise à lutter contre des moulins à vents. Alors que la philosophie ancestrale, la lidia, pousserait à lâcher le ballon dans les airs afin qu’il vive tout en se vidant progressivement, exprimant avec honneur une vie fugace à travers de multiples tourbillons qui nous resteraient dans la rétine.
Le même concept tendrait à présenter le toro à une distance raisonnable du cheval et à le sortir peu de temps après le contact. Ceci permettrait de lui éviter de gâcher ses forces inutilement et de récidiver encore et encore. Avec honneur, le toro combattrait et cet honneur lui serait alors rendu en le laissant s’exprimer. Alors combien de toros braves qui se dégonflent actuellement sur la première pique retrouverait-on ? Dans l’application actuelle de la tauromachie, les dogmes du passé ne peuvent être pris en considération tant il est certain que la façon de piquer les toros influe sur leur bravoure. Demandons de nouveaux concepts ou retrouvons la philosophie du passé. Adaptons la lidia actuelle aux grands principes du combat de toros ou cherchons de nouveaux dogmes, plus modernes où l’art remplace le combat. Je ne serai pas de ce dernier combat mais de celui du retour de la logique, celle décrite par Pepe Hillo et qui a permis depuis deux siècles à des milliers de toreros d’estoquer avec tous les honneurs le Taurus Ibericus. Mes amis, soyez de ce défi. Nous avons notre rôle à jouer. A nous de gonfler les toreros pour stopper l’ère du toro baudruche.

 
  Réalisation Thomas Thuriès © 2002-2007  -  Actualisé le 20 Septembre 2007  -  thuries@terredetoros.com