Noir, musclé, « Feudal » est un magnifique toro bravo. Mais chut, pas un bruit ! il ne faut pas le dire trop fort, du moins pas encore...
« Feudal » présente un physique de rêve, compact, aux lignes harmonieuses, tête agressive sans trop de largeur, 490 kgs inscrits dans les canons du toro de lidia, qui suffisent à imposer le respect et à susciter l’admiration. Ce Zalduendo aurait pu sortir à Séville, Jerez ou même à Dax, mais par un heureux hasard, il échut à Saint Sébastien pour une corrida concours. Combien de toro de cette ganaderia ont participé à des corridas concours ces dernières années ? Bien peu. «Feudal » a eu de la chance, c’est sûr. Pourtant, cette chance est celle que devrait se voir offrir tout toro de combat. Moins qu’une chance, se donner les moyens de découvrir un toro devrait être une banalité, sans que l’on vienne sans féliciter puisqu’il s’agit là d’une évidence. Mais vous savez tous aussi bien que moi dans quel monde nous vivons et ces choses-là sont rarissimes ; alors, lorsqu’elles se produisent, autant les souligner.
Ce qui est d’autant plus dommageable dans l’histoire, c’est que cette « chance » n’est pas dûe au hasard. Je m’explique. « Feudal » aurait pu sortir dans n’importe quel ruedo du monde taurin actuel, personne n’aurait pu percer son énigme. Même s’il était sorti à Illumbe ce même dimanche 27 Mars 2008 face à Morante de la Puebla avec une lidia dite « normale », nous n’aurions pas connu « Feudal ». Le qualificatif de « normalité » est bien mauvais je vous l’accorde, mais il en est ainsi. La « chance » de Feudal fut de sortir dans une corrida concours, c'est-à-dire dans une corrida comme elle devrait toujours se pratiquer. Car si il y eut en ce jour concours, il n’y eut point d’excès dont l’exercice est parfois taxé. Plus qu’un concours, cette course fut une vraie corrida, un spectacle où le toro a sa place comme acteur. Il lui a été donné la possibilité de s’exprimer et d’élever les débats en donnant une dimension supplémentaire au spectacle. Ce jour, sans que sortent de toros exceptionnels, le public a profité à plein nez et à pleine main d’une « tarde de toros » et c’est bien là l’essentiel. Rien d’exceptionnel vous dis-je. Enfin si, puisque le toro put s’élancer à plus d’un mètre du cheval. Il a eu le droit d’y revenir, sans risquer de se faire enfermer, sans risquer de se faire pomper le dos, déchirer les muscles. Ca n’a l’air de rien comme ça, mais ça change tout ! Point d’excès vous dis-je. Rien que trois piques, pas une de plus puisque c’était la règle et le tout sans excès. Aucun des six toros ne pâtit du premier tiers, bien au contraire, ce fut l’inverse. Démontrant aux sceptiques que ce n’est pas la quantité mais la qualité dans la manière qui fait effet. Une monopique pompée, carioquée, faisant plus de dégât que trois « bonnes » piques. Comme il est absurde de comptabiliser le nombre total de piques d’un lot de toros pour argumenter sa qualité, le chiffre n’exprimant pas la manière et ne décrivant en rien la bravoure, mais ceci est un autre débat.

Revenons plutôt à « Feudal ». Sa présence en piste fut très vite gâchée par de mauvaises manières. Manquant de fixité, il jeta à chaque fois les pattes dans le capote de Morante, ne répétant jamais. Placé au centre du ruedo pour une première rencontre, « Feudal » rentre plein gaz sur le cheval, mais point de poussée, une simple impulsion fugace pour sortir seul. Que se serait-il passé dans d’autres circonstances qu’un concours ? Point besoin d’être devin pour deviner le scénario. Le toro aurait été placé à courte distance et le picador n’aurait jamais laissé échapper sa proie, l’enfermant adroitement pour le châtier à sa mesure. Et vu les qualités exhibées jusqu’alors, le châtiment aurait sûrement été conséquent. Ainsi traité, dégoûté en quelque sorte, les jeux de flanelles auraient frustré à coup sûr notre « Feudal ». Mais dimanche était jour de fête, jour de droit des aficionados et il en fut tout autrement.
Aussitôt que « Feudal » sortit de sa première rencontre, il fut replacé au centre de la piste. Sans précipitation, il regarda sa proie. La défiant du regard, il lui laissa le temps de s’échapper. La concentration de « Feudal » était déjà autre et à l’instant où il s’élança, la métamorphose éclata aux yeux de tous. Ce galop classieux restera pour longtemps dans ma rétine. Quelle classe ! Quelle certitude dans l’ambition, quelle vivacité ardente pour aller au combat. Sans mentir, une fois dans le peto, « Feudal » mit les reins, tête basse il poussa de toutes ses forces pour faire reculer son adversaire, sans jamais bouger la tête. Charge de brave comme la définissent les canons. Remis en suerte une troisième fois, « Feudal » récidiva, avec certes moins de poder, mais les intentions étaient là, convainquant définitivement l’assistance de sa bravoure. Par la suite « Feudal » dévoila une belle noblesse, mobile, répétant bien avec une grande fijeza. Qui alors se souvenait du manque de fixité, du manque de répétition, du jet de patte dans le capote ? Personne, « Feudal » était un brave, point. Son mystère était percé, révélé à tous. Personne ne se posait plus de question, la solution était évidente. L’équation résolue. CQFD.
En d’autres circonstances, l’inconnu serait resté un mystère. Trois piques pour construire et dévoiler un toro, il en fut de tout temps ainsi et il en est encore cas. Une pique ne signifie rien. Deux piques laissent planer le doute. Trois donnent la solution. Voila la morale de cette histoire et si elle peut servir à quelques-uns, elle valait la peine d’être contée. Messieurs les Montois, « Feudal » vous regarde, ne le décevez pas, il demande seulement autant de faveur pour ses frères. Pour que la chance ne soit plus un hasard.

 
  Réalisation Thomas Thuriès © 2002-2007  -  Actualisé le 6 Mai 2008  -  thuries@terredetoros.com