Los Derramaderos

 
L’histoire de l’élevage est riche et longue à la fois, puisqu’il faut remonter au XIXème siècle pour retrouver le premier ganadero : Manuel Valladares y Ordóñez. Installé dans la province de Huelva, près d’Aracena, l’homme élève des toros aux origines andalouses diverses. Une des premières apparitions d’importance eut lieu en 1886 à Séville, la devise étant déjà le trio céleste, blanc et grenat. A la mort de Manuel (1893), ses héritiers, les Valladares y Rincón, lui succèdent et introduisent d’autres bêtes andalouses provenant de Benjumea, Carvajal et Nandin, soit un mélange des castes Vázquez, Vistahermosa et Gallardo.
En 1908, Manuel Rincón y Rincón reste comme unique propriétaire et s’oriente sur la race Vistahermosa via la sélection d’Eduardo Ibarra, comme de nombreux éleveurs de son époque. Il remplace alors la totalité de son bétail par des bêtes de Fernando Parladé qui venait de succéder à Eduardo Ibarra. Manuel ne s’y était pas trompé, le sang Vistahermosa de Ibarra est un puit de bravoure et, très vite, la devise se fait un nom. Une des premières reconnaissances vint à Séville en 1916, où le novillo ‘Palmero’, colorado ojo de perdiz, prend 10 piques, renversant et tuant 7 chevaux. Poursuivant son ascension, l’élevage se présente à Madrid avec une novillada le 18 juin 1918 (ancienneté actuelle du fer) et fait courir sa première corrida dans la capitale en 1923. La caste des toros de Rincón marque les esprits, la critique de l'époque les décrivant comme d'aspect moyen mais extrêmement braves et nobles. Deux ans plus tard, alors que sa renommée est grandissante, la ganadería est rachetée par Antonio Urquijo.
La gouvernance d'Antonio Urquijo sera très brève, l’homme passant le relais en 1929 à Indalecio Garcia Mateo, lequel s’avéra un bon éleveur. Sous sa poigne, la devise garde tout son lustre, inscrivant de nombreux toros au « cuadro de honor ». Parmi eux, ‘Bellotito II’ qui fut le meilleur toro des Fallas de Valence 1932.


Arrive la guerre civile, la finca se situant dans la province de Cordoue elle sera durement touchée. En 1938 García Mateo vend un élevage en lambeaux à Carlos Núñez Manso qui ramène le bétail restant dans sa finca « Los Derramaderos », à une trentaine de kilomètres au nord de Tarifa. Il étoffe son troupeau avec des vaches de Ramón Mora Figueroa (Parladé), puis, trois ans plus tard en 1941, il y ajoute des vaches d'origine Villamarta provenant de la fille du Marquis.


Carlos Núñez va s’avérer un excellent éleveur. Son succès est immédiat. Dès 1940, il triomphe à Séville avec le novillo ‘Dinamito’ (vuelta al ruedo) ou à Bilbao, en 1943, avec ‘Batallador’ et ‘Riofrio’ (vueltas al ruedo). Outre ses propres qualités d’éleveur, ce prompt succès démontre la valeur de la matière sur laquelle Carlos Núñez va construire son œuvre. Si on devait la résumer en un mot, ce serait : noblesse. Toute sa vie, ce ganadero, très lié aux toreros, s’est concentré à améliorer le comportement de son toro en pensant au torero. Améliorer la longueur de charge, l’endurance, la vivacité. Et si son ouvrage fut couronné de réussite, c’est parce qu’il n’a pas pensé à l’homme qu’est le torero mais à l’œuvre qu’il doit accomplir. N’omettant aucun des critères essentiels à l’œuvre mais dont l’homme se passerait volontiers : la caste et le piquant.
Il se présente à Madrid le 30 Septembre 1945 avec un excellent lot, comprenant trois toros de note, dont ‘Piconero’, qui eut les honneurs de la vuelta al ruedo. Un succès qui lui vaudra d’être répété l’année suivante, et les autres. Dès lors la devise trouve sa place parmi le haut de l'escalafón ganadero et les succès ne se comptent plus : ceux de l’éleveur mais également ceux des toreros. Demandée par les figuras, la ganadería fait combattre une cinquantaine de toros par an, en fournissant presque à coup sûr un résultat de qualité. Cette période dorée dura jusqu'à la mort de l’excellent ganadero, en 1964.
Le succès de Carlos Núñez Manso augurait son importance dans l’histoire de la fiesta brava. Ses héritiers se chargeront de propager son œuvre en vendant allègrement des reproducteurs, mais aussi en multipliant les fers familiaux. Le premier « second » fer fut celui du « omega » inscrit au nom de l’épouse de Carlos en 1955. Suivirent le « D couronné » et l’actuel fer de Manolo González. En fait, depuis les années 50, la finca de « Los Derramaderos » a pratiquement eu en permanence trois fers.


Succède à Carlos Núñez ses huit enfants : Juan, Javier, Luis, Marcos, Carlos, José María, Carlota, Raimonda, Lorenza : les Núñez Moreno de Guerra, desquels Carlos tient la plus grande responsabilité. Le danger dans ce type de situation est l’explosion de l’héritage. Mais la famille Núñez va savoir rester soudée afin de préserver la création de leur père. Seul Marcos préféra voler très tôt (1966) de ses propres ailes. La belle époque se poursuivit ainsi jusqu'au milieu des années 70.
Déjà au début des années 70, quelques voix s’élèvent contre la modeste carrure et le manque d’envergure des armures des núñez. Critiques qui précédèrent une période plus irrégulière mais non dépourvue de triomphe. C’est dans ce moment difficile (1979) que Carlos quitta le navire pour s’installer à son propre nom. Ses frères ne réussirent pas à endiguer les difficultés que traverse leur élevage, principalement le manque de force. Le phénomène s’accentue dans les années 80 et à partir des années 90, les núñez de « Los Derramaderos », devenu le nom officiel de l’élevage en 1998, sont cantonnés aux arènes de second plan dont ils ne sont toujours pas sortis.


Aujourd’hui, « Los Derramaderos » maintient les vestiges de son passé. Il semblerait que le temps se soit arrêté à la mort de Carlos, en 1964, et que, depuis, ses enfants vivent dans le souvenir de leur illustre père. Un héritage trop lourd à porter en somme. Incapable de faire leur deuil, d’endosser une si lourde responsabilité, ils ratèrent le train de l’évolution moderne du taureau de combat. Luis, l’actuel gérant, conscient de cet état de fait, avoue sans ambiguïté que rien n’a changé. Même les cadres sont restés à leur place et le visiteur a beau chercher, il ne trouvera pas de souvenir dépassant la date fatidique de 64. La finca, a elle aussi subit les dommages du temps et ne ressemble plus au cortijo luxueux qu’il était, mais bien plus à une relique oublié.
Reste la nostalgie, la beauté d’un bétail qui, à défaut d’âme, vit dans l’esprit de son passé.