Habituellement, la première question de l’entrevue porte sur l’histoire de la ganadería, mais dans votre cas, Victorino Martin, je crois que tout a déjà été dit. Pourriez-vous, cependant nous préciser dans quel état vous avez trouvé l’élevage lorsque vous l’avez acheté ? C’est une question à laquelle devrait répondre mon père. Lorsque nous avons acheté l’élevage, il s’agissait d’une ganadería d’excellente origine, quelque peu délaissée, présentant les avantages et les inconvénients d’une période d’abandon : intacte, sans la moindre retouche, avec tout ce qu’il y a de bon et de mauvais.
Contrairement à la sélection ganadera des années 40, 50 et 60 qui était une contre sélection privilégiant le petit toro, moins encasté, court de tête et plus adapté au torero, dans notre cas, nous avons fait l’acquisition d’un élevage sauvage, une sorte de diamant brut. Certains toros avaient de la tête, d’autres moins, certains étaient braves et d’autres moins. L’avantage était la découverte d’une ganadería à l’état originel. J’imagine que lorsqu’on part d’un état brut, il est difficile de savoir par où commencer ? Évidemment, mais nous avions les idées très claires. Nous voulions un toro brave, encasté, pourvu de trapío, de carrure et de tête. Nous avons donc suivi cette direction. L’héritage de l’élevage du Marquis de Albaserrada fut divisé en quatre lots. Trois sont aujourd’hui en votre possession. Le quatrième appartenait à Manolo Chopera sous le nom de
« La Cañada ». Qu’est il devenu ? Aujourd’hui, ce lot a disparu.
L’élevage appartenait initialement aux quatre frères et sœurs, Andrea, Josefa, Florentina et Antonio (NDR : frères et soeurs Escudero Calvo). Pablo Chopera, le père de Manolo, acheta le lot d’Andrea en 1946. Plus tard, il y eut un croisement avec du Murube, puis du Santa Coloma et finalement tout s’est perdu. Le bétail a été vendu à un autre ganadero et abattu pour cause de tuberculose. Il y a maintenant quelques années, vous avez acheté l’élevage de « El Tomillar » dont le bétail provenait d’Emilio Bueno. Pourquoi un tel achat ? À vrai dire, c’était une idée de mon père qui s’est rendu acquéreur de plusieurs élevages, pour s’en défaire par la suite. Il a acheté l’élevage d’Amelia et Alberto Marquez, celui de Gandarias et bien d’autres dont celui du Tomillar qui appartenait à Paca Marín.
Cet élevage était composé pour l’essentiel d’un cheptel de 17 vaches, dont certaines marquées du fer de Martin Berrocal, d’autres de celui de Torrestrella et d’autres encore… Avant toute chose, il s’agissait d’un simple négoce. Plus récemment, vous avez fait d’autres acquisitions. Oui, Monteviejo qui provient en grande partie de la vacada de Barcial, est le résultat d’une acquisition de génitrices par tirage au sort. Les 167 vaches de « nota », de trois ans et plus, que possédait Arturo Cobaleda, ont été réparties entre nous. Il en a conservé 84 et nous lui en avons acheté 83. Par la suite, pour renforcer la ligne Vega-Villar, nous avons pris contact avec don Franscico Galache. Paco était détenteur de deux origines : Urcola et Encinas. C’est cette dernière qui nous intéressait. Nous avons eu la chance de nous procurer du Galache chez l’un de ses héritiers et de pouvoir rafraîchir le sang de nos « Patas Blancas ». C’était notre philosophie de départ mais par un effet de ricochet, nous sommes devenus propriétaires d’une singularité génétique : l’encaste Urcola. En vérité, il est trop complexe de mener de front autant de lignes séparées dans le même élevage. C’est trop de bétail ! C’est pourquoi, si nous trouvons une personne de confiance, nous lui céderons les Urcolas afin de privilégier la dominante Encinas de nos Vega-Villar. Pour l’instant nous n’avons d’autre choix que de poursuivre nos efforts. Après les Saltillos, pourquoi vous êtes-vous lancé dans une nouvelle aventure ? Par défi ? Non. Je crois que nous détenons un patrimoine génétique que nous devons sauvegarder.
Je parle d’un patrimoine commun aux pays dans lesquels sont élevés des toros de combat, l’Espagne, le Portugal et les cinq États d’Amérique latine (Mexique, Équateur, Pérou, Venezuela, Colombie). Cet ensemble patrimonial comprend plusieurs composantes : un patrimoine culturel, économique, social, plus évidemment un patrimoine génétique et environnemental. Les États devraient prendre en charge cette protection. L’Espagne, en particulier. Elle qui est le berceau de la plupart des encastes devrait garantir le maintien de cette biodiversité. Comme elle ne le fait pas et que nous sommes clairement entrés en récession, nous avons décidé de le faire nous-mêmes, pour le bien de la fiesta. Je n’arrive pas à comprendre que l’on parle du toro de combat comme s’il s’agissait d’une race unique. C’est faux ! La Cabaña brava regroupe une multitude d’origines dont certaines sont devenues des vides génétiques comme l’encaste Vega-Villar. Il est très difficile d’en assurer la survie. Tout ce que possédait le Duc de Veragua a pratiquement disparu aux débuts des années 1900. Je pense que nous rendons un grand service, non seulement au monde du toro de lidia, mais aussi à toute l’humanité en préservant un noyau génétique unique. C’est ce que devraient faire tous ceux qui en ont la possibilité. Est-ce pour cela que vous vous intéressez d’aussi près aux encastes en voie de disparition et notamment à la caste Navarraise ? Oui, c’est notre patrimoine et nous devons le préserver. Si nous ne le conservons pas, si nous ne le protégeons pas, qui le fera ? À chacun ses responsabilités. Nous avons largement rempli notre mission, non ? Mon père, à son époque, a sauvé de l’abattoir l’encaste Albaserrada. Un sang unique. Qu’en resterait-il aujourd’hui ? Il n’existerait plus. Actuellement, ensemble, nous essayons de préserver l’encaste Vega-Villar et indirectement, l’encaste Urcola devenu à son tour une impasse génétique. Du point de vue de la biodiversité, ce dernier présente moins d’intérêt, moins que l’Albaserrada ou le Vega-Villar. Cependant, nous le faisons ! Concrètement le toro de Saltillo est tellement différent que certains doutent de son appartenance à la branche Vistahermosa. Quel est votre opinion sur le sujet ? Indiscutablement, c’est du Vistahermosa. Le Saltillo est du Vistahermosa. La césure existe réellement car depuis Arias de Saavedra, on peut considérer que l’encaste Vistahermosa est composé de deux branches clairement différenciées : la Lesaqueña et la Saavedreña. Si les toros lesaqueños et saavedreños ont aussi peu de points communs, c’est parce que la subdivision généalogique date de 1823. Pour sa part Saavedra a donné naissance à Ibarra qui à son tour a produit Murube d’un côté et Parladé de l’autre. Saltillo quant à lui provient directement de Lesaca et ne débouche quasiment que sur les quelques exemplaires de Saltillos qui subsistent. Les différences sont évidentes, comme sont évidents les deux cent ans de séparation entre les deux filiations. C’est le même processus qui se répète pour l’origine Urcola puisque Saavedra fut scindé entre Dolores Monge (NDR : veuve Murube) d’une part et Nuñez del Prado, Adalid, Urcola, de l’autre.
Certains prétendent également que Picavea de Lesaca aurait introduit une pointe de sang navarrais dans ses Saltillos. Soit ! Seule la génétique du futur nous le confirmera. Il n’en reste pas moins vrai que, pour le meilleur ou pour le pire, Saltillo est un élevage spécifique. Pour revenir à notre époque, quel est le comportement du Victorino que vous recherchez ? Un ganadero doit perpétuellement améliorer les qualités de son élevage et tenter d’en diminuer les défauts. En ce qui nous concerne, nous recherchons avant tout la présence. Un Victorino doit transmettre au public les sensations que procure le toro de combat. Physiquement, il doit être sérieux, avoir du trapío, être bien fait et harmonieux... Très typé Saltillo. Moralement, il doit se montrer agressif mais humilier et répéter les charges avec bravoure. Ce sont là, les caractéristiques fondamentales que nous souhaitons mettre en avant. Certains défauts comme le fait de ne pas humilier, de se réserver et quelques autres du même genre sont impardonnables. C’est ce que nous essayons constamment de gommer. En comparaison avec le passé, comment a évolué le Victorino ? Il s’est épuré. C’est un toro plus moderne. Les corridas de Victorino des années 70 ne montraient pas autant de régularité. Aujourd‘hui, nous sommes capables de répondre aux demandes des diverses ferias. Il faut se rappeler qu’au tout début, nous nous présentions dans très peu d’arènes. Une fois passé Madrid, il nous restait fort peu de courses. Nous disposons désormais d’un élevage plus affiné, plus abouti. Dans l’avenir, qu’aimeriez vous améliorer ? À présent il s’agit de tenir son rang. Se maintenir dans les grandes ferias et continuer d’offrir de grandes après-midi de toros. Répondre à l’attente de l’aficionado tout en conservant nos acquis. C’est notre vœu le plus cher. Combien y a-t-il de reatas (familles) dans l’élevage ? Plus de trente. C’est un sujet très étudié. Le thème des familles, des lignées, nous l’envisageons, dans la mesure du possible, d’une manière très ouverte. Nous parlons d’un élevage de plus de trois cent trente reproducteurs, qui n’a pratiquement jamais été croisé depuis sa création. Maintenir une ligne originelle, sans croisement, durant plus de cent ans, ce n’est pas rien ! Pour cela, il faut énormément travailler, connaître toutes les reatas et nombre d’autres choses. Sinon, c’est le temps qui joue contre vous en imposant ses lois comme la consanguinité ou d’autres maux. Concernant la sélection, avez-vous des pratiques particulières ? Nous tientons les vaches à l’âge de trois ans contrairement à la majorité des éleveurs qui le font lorsqu’elles n’en ont que deux. Les étalons ne sont tientés qu’au cheval, sans être toréés. La sélection définitive s’opère suivant les qualités de reproducteur qu’ils développent. Ce ne sont pas des manies mais des méthodes. Chaque ganadero a ses critères. Une corrida de Victorino sort comme elle sort, parfois bien, parfois mal, mais elle présente toujours de la caste. Pourquoi ? Parce que c’est ce que nous recherchons depuis plus de quarante ans. Depuis que mon père a acheté la ganaderia. Pour nous, un toro sans tempérament, sans caste est un toro vide, creux. La recherche de la caste est notre priorité. Si par la suite le toro sort bien, tant mieux, mais avant tout il doit avoir de la caste et mettre la tête. Avez-vous des méthodes particulières sur le plan de l’alimentation ? Non. Dans le domaine de l’alimentation animale, les progrès techniques ont grandement facilité notre besogne. Nous pouvons désormais élaborer nous-mêmes les rations pour notre bétail, de manière équilibrée, sans abuser des concentrés nutritionnels. Le toro brave est étroitement lié à son environnement et demande à être élevé de la manière la plus saine qui soit. Nous restons de véritables artisans du campo bravo même si ceux qui raisonnent de cette façon sont devenus rares et chaque jour moins nombreux. Aujourd‘hui, une centaine d’hectares suffisent pour implanter une finca ganadera. C’est évidemment plus commode pour tenir en main son élevage, pour soigner et effectuer la majorité des tâches mais, à l’inverse, nous pensons que le toro brave doit demeurer à moitié sauvage et entièrement lié au milieu naturel. On dit qu’un torero peut révéler un toro. N’est-ce pas ce qui arrive a « El Cid » avec les Victorinos ? Oui, le Cid évidemment mais pas seulement. L’an dernier des toreros comme Urdiales, Bolivar, Ferrera ou El Fundi ont su comprendre nos toros. D’ailleurs, au cours de l’histoire, ils ont toujours été compris par de nombreux toreros. J’en veux pour preuve le mano a mano entre Joselito et Belmonte lors de la présentation de l’élevage à Séville. Domingo Ortega prit l’alternative devant un Albaserrada. Sur les affiches de l’époque, apparaissait le nom de Marcial Lalanda. Manolete les plaçait parmi ses adversaires préférés, Luis Miguel Dominguín également comme Antonio Bienvenida ou Paco Camino. C’est une ganaderia qui a offert des triomphes historiques. Où en êtes-vous et quels sont vos objectifs avec Monteviejo et les Vega-Villar ? C’est assez compliqué d’être éleveur. Monteviejo nous appartient depuis quatorze ans, d’un point de vue ganadero, ce n’est rien, à peine la préhistoire. Nous n’en sommes qu’à l’étape de rafraîchissement par le sang Encinas et j’ignore encore sur quoi nous allons déboucher. Nous voulons que l’élevage retrouve son lustre d’antan et reconquérir les grandes ferias comme dans les années 40 ou 50. Quelles qualités recherchez-vous chez les Vega-Villar ? Le Vega-Villar est un animal explosif et puissant. Dans un parallèle avec l’humain, ce serait plutôt un coureur de 100 mètres. Or la tauromachie d’aujourd’hui exige du fond et de l’endurance, les qualités d’un marathonien. Le Vega-Villar est très explosif mais trop bref. Il laisse énormément de force au cheval où souvent il se brise et conserve peu d’énergie pour la suite du combat. S’il lui reste quelques charges, elles seront vibrantes et authentiques car c’est un toro qui s’engage totalement, de tout son être, d’une manière effrayante.
Pour toréer un Victorino, il faut avoir recours à une technique sûre, plus que n’en exige le reste de la cabaña brava. Affronter un Vega-Villar est un exercice encore plus complexe et périlleux. Lorsqu’ils ont à combattre une corrida de Monteviejo, certains toreros en perdent le sommeil pendant des mois. Élever des Victorinos est déjà un handicap…, imagine les Vega-Villar ! C’est un toro rude, âpre et ardu qu’il faut encore dégrossir. Dernière question, que pensez-vous des fundas ? Nous ne les utilisons pas. Ces dernières années, ce moyen a permis à certains de mes confrères de parvenir à leurs fins : réduire la perte de bêtes au campo et présenter un plus grand nombre de corridas dans des arènes importantes. Il arrive que les fundas masquent d’authentiques problèmes. Une corne qui s’abîme révèle souvent l’existence d’une carence sanitaire dans l’élevage comme une utilisation excessive de concentrés alimentaires ou le manque d’espace vital mis à disposition du bétail brave. Il est plus simple de poser des fundas que de s’attaquer aux véritables racines du mal. Cela entraîne des manipulations supplémentaires, en plus de celles qui sont obligatoires, et c’est préjudiciable pour l’animal. Nous respectons ceux qui s’en servent mais pour l’instant, nous ne sommes pas favorables à l’utilisation de ce procédé. Peut-être demain le serons-nous ? Au fond ce n’est pas si grave. Il y a des problèmes plus importants que celui des fundas.
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